Nigeria : la santé du président Muhammadu Buhari inquiète le pays

Par Jeune Afrique avec AFP

Muhammadu Buhari en mai 2016. © Dan Kitwood/AP/SIPA

Muhammadu Buhari avait prévenu les 190 millions de Nigérians en rentrant de Londres, début mars, après huit semaines d'absence pour raisons médicales : il y en aurait d'autres. Le 7 mai au soir, le président de 74 ans est retourné en Grande-Bretagne, laissant son pays dans l'incertitude.

Personne au Nigeria n’était dupe de la mauvaise santé du chef de l’État, qui n’a assisté à aucun conseil des ministres depuis un mois. Mais son départ précipité, quelques minutes après avoir rencontré 82 lycéennes de Chibok libérées des mains du groupe jihadiste Boko Haram, a pris tout le monde de court.

Son porte-parole, qui a annoncé la nouvelle dans un communiqué, n’a donné aucune indication sur la durée de ce nouveau séjour ni la nature de la maladie du président, assurant qu’il ne s’agissait que d’une visite de contrôle pour « passer des examens médicaux supplémentaires ».

« Le temps qu’il doit passer à Londres sera déterminé par les médecins », a insisté le porte-parole, soulignant que le « président souhaite rassurer tous les Nigérians qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter ».

Lutte contre la corruption

Le Nigeria s’interroge toutefois sur ces absences prolongées du chef de l’exécutif. Certains craignent le ralentissement qu’elles peuvent entraîner, notamment dans la lutte contre la corruption endémique qui gangrène l’administration. Une priorité affichée du président au pouvoir depuis deux ans, mais qui n’est pas exempte de soupçons d’instrumentalisation politique.

La prochaine élection présidentielle est prévue en février 2019. Beaucoup au sein de la société civile et de l’opposition appellent le président à démissionner s’il n’est pas en état de diriger le pays d’ici là. Ses proches, eux, restent silencieux, affirmant que le gouvernement peut poursuivre son travail en son absence.

La Constitution nigériane ne prévoit aucune limitation de temps de vacance du pouvoir

« De ce que je vois, le président reste à la tête du cabinet et ses directions politiques sont mises en place », a déclaré le 7 mai dans un communiqué Bola Tinubu, pilier du parti au pouvoir, le All Progessives Congress (APC).

La Constitution nigériane ne prévoit aucune limitation de temps de vacance du pouvoir, souligne l’avocat défenseur des droits de l’homme Femi Falana, qui a écrit la semaine dernière une lettre ouverte au président réclamant sa démission.

Vice-président et président intérimaire

La Constitution stipule toutefois que le poste doit être remis au vice-président pendant l’absence du chef de l’État. « Ce qui est important, c’est que Yemi Osinbajo, le vice-président, soit désigné comme président intérimaire, affirme Femi Falana. Il n’y a aucun doute, Buhari fait confiance à son adjoint ».

Mais Debo Adeniran, de la Coalition des leaders contre la corruption (CACL), estime que « l’attitude de Buhari a été cruciale dans les succès de la guerre contre la corruption » obtenus jusque-là. « Un séjour prolongé à Londres va forcément affecter la dynamique, explique-t-il. Des personnes, mais aussi des institutions d’État impliquées dans ce combat vont être ralenties par son absence ».

Le Sénat, dont plusieurs membres sont visés par des enquêtes, a d’ailleurs profité de l’absence prolongée du chef de l’État en début d’année pour mettre des bâtons dans les roues de l’Agence nationale anti-corruption, en rejetant le candidat choisi par Muhammadu Buhari pour la diriger.

« Osinbajo va devoir faire le travail de deux personnes, regrette Debo Adeniran. Nous prions pour que Buhari revienne au plus vite reprendre son poste. Mais si sa santé ne le lui permet pas, il ne pourra pas conduire des politiques efficaces. »

Le précédent Yar’Adua

L’ancien ministre de la Santé Alphonsus Nwosu, désormais dans l’opposition, suggère que l’APC devrait déterminer en concertation si « le président est assez solide pour continuer à diriger le pays ou pas ». « Le piège est que Osinbajo ne peut pas prendre de décisions importantes sans en référer à son supérieur, ce qui peut freiner la gouvernance », dénonce l’opposant.

La question de la santé du chef de l’État est sensible au Nigeria depuis qu’en 2010 le président Umaru Yar’Adua est décédé de problèmes rénaux, longtemps cachés au grand public. Son hospitalisation à l’étranger avait déclenché des mois d’incertitude politique, mais à la différence de Muhammadu Buhari, il n’avait pas désigné son adjoint pour assurer la vacance du pouvoir.

C’est après l’annonce de sa mort que le Sénat avait finalement porté au pouvoir le deuxième personnage de l’État, le vice-président Goodluck Jonathan, pour le reste de son mandat. Ce dernier avait ensuite remporté la présidentielle de 2011.

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici