Tunisie – Ines Ben Othman : « La situation dans les stades ne fait que refléter l’état de la société »

Par Jeune Afrique

Ines Ben Othman, réalisatrice tunisienne. © DR

De violents affrontements ont éclaté dimanche dernier au stade de Radès entre des supporters et les forces de l'ordre pendant le match Club africain-Espérance de Tunis. Des incidents qui nuisent une nouvelle fois au football tunisien et interpellent le gouvernement, comme le montre Inès Ben Othman dans son documentaire « Attitude ».

« La violence dans les stades a atteint des proportions intolérables, mettant en danger la vie des gens », a déploré le 1er mai la ministre de la Jeunesse et du Sport, Majdouline Cherni, au lendemain des violences commises lors du derby de la capitale. D’après un communiqué du ministère de l’Intérieur, « plus de 10 officiers et agents de sécurité ont été blessés » au cours du match. Les supporters, qui dénoncent des « provocations » policières et une partialité médiatique et étatique, comptent aussi des blessés.

Dans son documentaire, Attitude, la réalisatrice tunisienne Ines Ben Othman s’est intéressée aux causes de ces violences, suivant plusieurs groupes de supporters dans et en dehors des stades de foot tunisiens. Nous revenons avec elle sur ces événements.

Jeune Afrique : Pourquoi avoir choisi ce sujet pour votre documentaire ?

Ines Ben Othman : Au départ, je m’intéressais à la violence d’une façon plus générale, qui a beaucoup augmenté depuis le 14 janvier 2011. C’est mon mari, Walid Zarrouk, ancien syndicaliste de la police républicaine [incarcéré depuis plusieurs mois pour « diffamation »] qui m’a suggéré ce sujet, que personne n’avait traité sous cet angle jusque-là : les Ultras et leurs relations conflictuelles avec les forces de l’ordre. J’ai filmé pour cela des supporters à Tunis, Bizerte, Sousse, Sfax et Kairouan. J’ai eu du mal au début à me faire accepter parce que je suis une femme, que mon mari faisait partie de la police et que j’étais assimilée aux médias. Mais avec le temps on a tissé des liens et beaucoup me considèrent maintenant comme une porte-parole des groupes de supporters en Tunisie. Je les ai écoutés sans leur donner de leçons. Ce documentaire a été un moyen pour eux de se faire entendre et de tenter de se faire comprendre.

La ministre tunisienne de la Jeunesse et du Sport a parlé d’un « terrorisme des stades » pour décrire cette violence, ce qui a provoqué l’indignation des groupes de supporters. Qu’en pensez-vous ?

Bien avant qu’elle dise cela, un supporter dans le documentaire expliquait que « avant, on nous considérait comme des voyous, maintenant on nous traite comme des terroristes. » Des supporters à Bizerte avaient en effet été arrêtés par application de la loi antiterroriste [adoptée en juillet 2015]. Au niveau politique, il faut faire attention aux mots pour ne pas attiser encore plus les tensions. D’autant que le football s’est politisé, ce qui nuit au sport.

Avant on nous considérait comme des voyous, maintenant on nous traite comme des terroristes.

Le problème, c’est que les débats se font sans les supporters. Et pas seulement au niveau de la fédération tunisienne de football (FTF) ou du gouvernement. La plupart des médias (notamment radio et télé) traitent aussi le sujet sans faire intervenir les supporters. Le football ne peut pourtant pas exister sans eux, ils sont l’âme du match et ils ont eux aussi leur mot à dire.

Comment expliquez-vous cette violence au sein des stades ?

Après avoir suivi des supporters dans leurs quartiers et avoir longuement discuté avec eux, je me suis rendue compte que cette violence est la finalité de tout un cumul de problèmes socio-économiques. Beaucoup de ces supporters sont issus de quartiers populaires, souffrent du chômage, de la précarité. Ils ont souvent arrêté leurs études tôt. Certains racontent aussi subir fréquemment le mépris, voire l’agressivité de la police dans leur vie de tous les jours. Ils se considèrent comme marginalisés. Ils m’ont expliqué que le « virage », c’est leur territoire privé, un endroit où ils se sentent plus forts, où personne n’a le droit de les « emmerder ». Ce qui m’a surpris pendant le tournage, c’était l’esprit communautaire qui les anime. Des valeurs humaines sont bien ancrées en eux, mais parfois la colère l’emporte et peut mener à des réactions excessives – non excusables bien sûr. C’est leur façon à eux de dire « on est là ! » et de dénoncer ce qu’ils vivent. Cela transparaît aussi via les tifos déployés par les supporters pendant les matchs, comportant souvent des messages sociaux. En fait, la situation dans les stades ne fait que refléter l’état de la société.

Entre les supporters, les policiers, les autorités sportives et politiques, chacun se renvoie la balle. Qui sont les principaux responsables de cette situation ?

Face à la violence dans les stades, les autorités laissent faire. Or il faut réagir tout de suite pour éviter que la situation ne dégénère. Les politiques, les présidents de clubs, les administrateurs… tous doivent montrer l’exemple et s’unir pour proposer des solutions. Car il existe aussi une autre forme de violence : entre des membres de la FTF et des clubs par exemple, ou entre des joueurs et des arbitres. Et celle-ci est bien plus grave à mon sens, car il s’agit des preneurs de décisions. C’est toute une mentalité qui doit changer, et la stratégie sécuritaire dans les stades doit être revue. Des mesures profondes, radicales et immédiates doivent être prises. Les matchs à huis clos ne sont que des décisions provisoires, et sont perçus par les supporters comme une punition plutôt qu’une solution. Il faut plutôt sanctionner ceux qui ont causé et pris part aux débordements, aussi bien du côté des supporters que des forces de sécurité. Ce qui manque surtout aujourd’hui, c’est de la volonté – et notamment de la volonté politique.

Votre documentaire a fait salles combles lors des Journées cinématographiques de Carthage (JCC). Il a aussi été diffusé dans une prison de Bizerte. Quelles ont été les réactions des spectateurs ?

Les réactions ont été globalement très positives. Dans la prison de Borj Erroumi à Bizerte, la projection a donné lieu à une discussion avec les prisonniers et les agents pénitentiaires. Certains ont confié avoir découvert un autre visage des supporters de foot. Je m’attendais à ce que ce film intéresse surtout les jeunes hommes, mais à ma surprise il a touché aussi bien des hommes que des femmes, jeunes et moins jeunes, lors des JCC.

On ne peut pas faire évoluer les choses sans polémique, sans débat.

Certains m’ont demandé pourquoi je n’avais pas donné la parole aux policiers dans ce documentaire. C’était un choix. Il ne s’agit pas d’un reportage mais d’un film documentaire. Et les policiers ont des syndicats, sont invités sur les plateaux télévisés, ils ont la possibilité de se défendre. Ce film pousse à la réflexion. On ne peut pas faire évoluer les choses sans polémique, sans débat. J’ai proposé de projeter gratuitement le documentaire dans tous les gouvernorats du pays, en tant que support de travail auprès des jeunes mais je n’ai reçu aucune réponse des autorités, qui ne semblent pas voir d’un très bon œil ce travail, comme s elles ne voulaient pas voir la vérité en face. J’ai du mal à projeter ce film, qui semble faire l’objet d’une censure non déclarée en Tunisie. Après la révolution, un vent de liberté soufflait sur le pays, mais aujourd’hui on sent un retour à la case départ…

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