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État islamique : naissance d’un monstre de guerre (#2)

par Laurent Touchard

Capture d'une vidéo de propagande de l'État islamique, publiée le 17 mars 2014. © HO/AFP/AL-Furqan MEDIA

Comment la force de État islamique a-t-elle jailli du chaos en Irak et en Syrie ? Laurent Touchard* revient en deux billets sur la naissance d'une armée jihadiste assez puissante pour supplanter Al-Qaïda et mettre sur le pied de guerre les plus grandes puissances occidentales.

* Laurent Touchard travaille depuis de nombreuses années sur le terrorisme et l’histoire militaire. Il a collaboré à plusieurs ouvrages et certains de ses travaux sont utilisés par l’université Johns-Hopkins, aux États-Unis.

Dans le billet précédent, nous avons vu comment s’est armé l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) à partir de l’été 2012. Nous avons expliqué que la théorie des succès jihadistes dus à l’aide étrangère relève plus du fantasme que de la réalité du terrain. Evoquons aujourd’hui ce qu’il en est des armes lourdes qu’utilisent l’EI et que frappent désormais les aviations américaines et françaises. Ce second volet se termine par un récapitulatif non-exhaustif des armes prises par l’EI en Syrie et en Irak.
Arsenal progressivement amassé en Irak

Dès le printemps 2013, les actions de guérilla et de terrorisme menées en Irak gagnent en importance, notamment à la frontière syro-irakienne. Là, à compter du mois de mars 2013, l’EII  multiplie les attaques contre les petits postes tenus par les forces irakiennes ; militaires, mais surtout les éléments moins solides des cinq brigades de police frontalière (qui, elles, dépendent du ministère de l’Intérieur) des IIe et Ve Région de police frontalière.

Combats qui impliquent rarement plus que quelques dizaines d’hommes, mais qui font également grossir, progressivement, les stocks. Les vidéos de propagande réalisées lors de ces actions prouvent que les jihadistes se saisissent de très nombreuses armes légères : outre les sempiternels modèles de Kalachnikov et PKM s’ajoutent désormais M16A4, des carabines automatiques M4, des RPG-7… S’ajoutent aussi des équipements de vision nocturne et des radios, des ordinateurs portables en sus de ceux déjà obtenus en Syrie. Un des enjeux de la rupture de la "barrière frontalière" réside justement dans la nécessité de faciliter l’infiltration d’équipements depuis la Syrie. Envois qui facilitent ensuite les actions en Irak…

Les vulnérabilités du Hummer face aux engins explosifs improvisés (EEI), les Américains puis les Irakiens les ont découvertes à leurs dépends sur les routes d’Irak.

À ce moment là, les jihadistes préfèrent détruire sur place les véhicules dont ils s’emparent intacts, en particulier les Hummer blindés. Pour l’heure, ils n’ont en ont pas encore l’usage. Par ailleurs, l’image de ces engins du "Satan" américain en proie aux flammes est beaucoup plus porteuse que celle de jihadistes circulant à bord. Enfin, ces derniers n’ignorent pas les vulnérabilités du Hummer face aux engins explosifs improvisés (EEI). Cette faiblesse, les Américains puis les Irakiens l’ont découverte à leurs dépends sur les routes d’Irak. En témoignent les nombreuses vidéos jihadistes dans lesquelles les Hummer sont projetés de plusieurs mètres dans les airs, au milieu de plaques d’asphalte, dans une tornade de feu et de débris… Vulnérabilité qui vaut également face aux armes légères. Même sort pour les blindés chenillés M113A2 et MT-LB abandonnés en bon état. Inutiles pour des opérations de guérilla, ils sont incendiés.

Le ghanimah de l’été 2014

En mai 2014, tout indique que quelque chose se prépare dans le nord de l’Irak. Lorsque l’EIIL lance finalement son offensive, elle ne survient pas là où l’attendent les forces de sécurité de Bagdad. Elles sont bousculées. Elles se replient en désordre, abandonnant une kyrielle de véhicules dans leur déroute. L’équipement capturé est désormais indispensable. Il devient ghanimah ; à savoir, un butin "utile". A contrario du ghazw (la razzia) qui se veut culturel, le ghanimah est, lui, vital. Il contribue à la pérennité de la "cause". Butin indispensable car les jihadistes ne mènent plus des actions de guérilla par essence limitée, mais des opérations d’envergure dont le succès dépend de la surprise amenée par la mobilité et le choc.

Les blindés et les pièces d’artillerie en bon état sont donc récupérés et aussitôt remis en service. Comme à Kirkouk où l’EIIL engage six T-55 pris à l’armée irakienne contre les Peshmergas. Hummer blindés (ou non), M1117 Guardian, Badger ILAV, Dzik-3, M113A2 et MT-LB sont ainsi intégrés aux colonnes de 4×4 dont ils renforcent à la fois la mobilité et à la fois le potentiel offensif. Les jihadistes ont aussi accaparé quelques M1A1 Abrams de la 9e Division Blindée. Cependant, ceux-ci ne semblent plus opérationnels (leur carcasse ayant certainement été traitée à coups de bombes guidées). Par ailleurs, il s’agit de version "dégradée" du célèbre char américain, sans le blindage à l’uranium appauvri.
S’ajoutent les véhicules non-blindés avec pléthore de pick-ups de la police des camions de l’armée, mais aussi de l’artillerie avec des obusiers M198 de 155 mm ou encore des canons Type 59-I de 130 mm. Une partie de ce matériel – notamment les Hummer blindés et des M198 – est transférée en Syrie où elle sert au profit des unités de l’EIIL qui passent, à leur tour, à l’offensive en juillet 2014.

Le ghanimah syrien

Beaucoup de l’arsenal lourd de l’EIIL a été capturé en Syrie lors des combats dans la zone contre le reliquat de la 17e Division d’Infanterie Mécanisée syrienne. Implantée dans les governorats de Raqqah, Deir ez Zor et Hasakah au début de la guerre civile syrienne, cette division constitue une des unités les moins bien armées et les moins bien entraînées de l’ensemble des forces du régime Assad. Courant 2011 ses éléments les plus fiables interviennent dans la zone d’Idlib, puis dans le governorat de Raqqah début 2012. Un an plus tard, en mars 2013, Raqqah est sous contrôle d’al-Nosra et d’autres groupes islamistes. La 17e Division, qui ne représente que le quart de sa valeur théorique, est dispersée dans les environs de la ville, dans le cantonnement de sa 93e Brigade Blindée, mais aussi en protection de la base aérienne de Tabqa à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de la périphérie de Raqqah, ainsi que dans les governorats de Deir ez-Zor et d’Hasakah.

En juin 2013, l’EII évince les autres groupes de Raqqah. Il passe à l’offensive à l’été 2014. Fin juin, un convoi de ravitaillement syrien tombe dans une embuscade à proximité de la petite localité de Khnais : il est clair que l’EIIL resserre son étau autour de la 93e Brigade. Le 25 juillet, après seulement deux jours de combat au cours desquels les jihadistes engagent des Hummer capturés en Irak et peut-être un T-55 pris lors de l’embuscade de Khnais, les positions de la brigade tombent. Le ghanimah est considérable : des chars T-62 et T-55, quelques véhicules blindés de combat d’infanterie BMP-1, au moins un automoteur d’artillerie 2S1 de 122 mm, des canons S60 de 57 mm, une multitude d’armes légères, des tonnes de munitions…

Blindés chenillés

Tous les blindés sont chenillés. Cette caractéristique leur confère une bonne mobilité tactique sur certains types de terrain (par exemple, les décombres qui jonchent les rues d’une ville en guerre). Néanmoins, cet avantage est contrebalancé par un inconvénient de taille : un chenillé exige davantage d’entretien qu’un blindé à roue. Sa mobilité stratégique est très inférieure à celle d’un blindé à roues (notamment du fait de la maintenance qu’exigent les longs trajets). Dès lors, le transfert de ces engins sur le théâtre irakien n’est pas opportun. Tout comme a priori ne l’est pas celui de l’Irak vers la Syrie. Il est globalement plus judicieux de les engager sur les théâtres où ils ont été capturés.

Seule la tourelle du char dépasse du sol, réduisant considérablement sa silhouette, le rendant plus difficile à toucher, faisant de lui un bunker mobile.

Mossoul, par exemple, se situe à environ 450 kilomètres par la route de Raqqah. Quatre cent cinquante kilomètres représentent une belle distance pour des chars fatigués comme les ex-syriens. De fait, pour s’accomplir dans de bonnes conditions, économisant les mécaniques, l’acheminement des blindés devrait se faire sur des porte-chars. Certes les jihadistes disposent de quelques exemplaires de ces camions, ainsi que des camions lourds civils avec des remorques porte-véhicules (sur lesquelles seront d’ailleurs transportés d’Irak en Syrie de nombreux Hummer). Et certes, en cette fin juillet, Washington n’a pas encore entrepris ses frappes aériennes (elles ne débutent que le 8 août). Mais en pratique, l’envoi des chars et autres blindés chenillés capturés dans un pays en direction de l’autre n’a rien de facile. Encore moins après l’intervention de l’aviation américaine et le risque de voir ces matériels être mis en pièces sous les bombes guidées.

En conséquence, T-55, T-62, BMP-1 et 2S1 capturés à la 93e Brigade Blindée restent en Syrie. Certains servent de réserve de pièces détachées au profit des engins les plus opérationnels qui sont répartis entre les bataillons de combat qu’engagent l’EI dans les offensives suivantes, tout spécialement contre les kurdes en septembre 2014. Répartis également entre les défenses statiques de Raqqah : embossés dans de larges emplacements ou derrière des levées de terre que creusent les bulldozers de l’EIIL. Seule la tourelle dépasse du sol, capable de pivoter sur 360°, réduisant considérablement la silhouette du véhicule, le rendant plus difficile à toucher, faisant de lui un bunker mobile.

Camp du 121e Régiment d’Artillerie et base de Tabqa

La chute du camp du 121e Régiment d’Artillerie de la 17e Division, le 26 juillet 2014 dans le governorat d’Hasakah, offre elle aussi un ghanimah considérable : des dizaines de canons M46 de 130 mm (certains en mauvais état), plusieurs lance-roquettes-multiples BM-21 de 122 mm, et une fois de plus, une multitude d’armes légères, de munitions ; notamment des roquettes de 122 mm Grad, des obus pour les canons… Ces matériels rejoignent les obusiers M198 qui ont appuyé les opérations contre la 93e Brigade Blindée puis contre le 121e Régiment d’Artillerie.

Avec cette puissance de feu, les jihadistes peuvent désormais concentrer leur force sur la base de Tabqa d’où décollent les MiG-21 décrépis du 12e Escadron de Chasse. Contrairement à ce qui a été dit et écrit, la base est loin de constituer un "gros morceau". Ses défenses sont mal préparées, avec des éléments de la 17e Division (dont des rescapés de la 93e Brigade) au moral très bas. Le déploiement de commandos en urgence et des efforts hâtifs pour améliorer le dispositif défensif ne suffiront pas en dépit d’une indéniable bravoure des Syriens. Les jihadistes pilonnent la base avec des roquettes et probablement avec des M198 ex-irakiens ainsi que des M46.

Ceux-ci ne suffisent pas à emporter la victoire : les gouvernementaux résistent et causent de lourdes pertes à leurs ennemis. Les MiG-21 jouent d’ailleurs un rôle essentiel pour bloquer les assauts islamistes. Hélas, Tabqa tombe finalement entre le 24 et le 28 août 2014, alors qu’elle est en cours d’évacuation. Au moins 150 prisonniers y sont massacrés. Une fois de plus, le ghanimah est abondant : quelques chars, d’autres canons M46 et des D30 de 122 mm, des missiles AT-5 et AT-14 Spriggan sans poste de tir, d’autres canons antiaériens S60, des ZU-23-2, pléthore d’armes légères.

Munitions air-sol et HOT trentenaires

Les jihadistes se photographient sur des MiG-21 certainement non-opérationnels. Des clichés présentent aussi des missiles air-air AA-2 Atoll, que tirent des avions contre d’autres avions (à noter que les Syriens n’ont pas hésité à tenter de tirer des missiles air-air contre des cibles au sol, à partir de MiG-25). Plus inquiétant est ce cliché sur lequel un jihadiste épaule un SATCP SA-16. Ceux-ci ne constituent qu’une menace très réduite pour les chausseurs-bombardiers américains et français qui opèrent au-dessus de l’Irak. En revanche, ils sont beaucoup plus dangereux contre les hélicoptères, aussi bien en Syrie qu’en Irak, puisque les voilures tournantes opèrent généralement plus bas et surtout, moins vite. Sans oublier que ces lanceurs pourraient être "exfiltrés" via la Turquie dans l’optique d’attentats contre des avions civils…

Par ailleurs, faisant écho à ce que nous évoquions plus haut, les jihadistes font main basse sur des dizaines de missiles antichars franco-allemands HOT. Sensés être tirés par les hélicoptères SA342L Gazelle commandés en 1976 par Affez el-Assad, 1 000 HOT sont livrés entre 1979 et 1981, utilisés contre Israël. Ces armes sont bien françaises (franco-allemandes ; les missiles pris par l’EIIL portent d’ailleurs des marquages allemands), elles ne datent pas d’hier : elles ont plus d’une trentaine d’années. Si elles fonctionnent toujours, elles n’ont que peu d’utilité sans poste de tir. Enfin, comme toujours sur les bases aériennes dont ils se rendent maîtres, les insurgés collectent de nombreux paniers à roquettes, des roquettes de 57 mm. Normalement destinés à armer des avions ou hélicoptères, ces paniers sont fréquemment placés sur des affûts de fortune greffés sur des pick-ups.

Voilà d’où sont issues la majorité des armes de l’EI : un butin de guerre qui grandit au fil des succès… Dans un prochain billet nous parlerons de la stratégie et des tactiques de l’EI.

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>> Retrouver tous les articles du blog défense de Laurent Touchard sur J.A. 

>> Pour en savoir plus : consulter le blog "CONOPS" de Laurent Touchard

RÉCAPITULATIF DES ARMES DE L’ÉTAT ISLAMIQUE (avant les frappes aériennes américaines)

Chars de combat capturés en Syrie : une trentaine de T-62, une vingtaine de T-55 (beaucoup ne sont pas opérationnels ; une partie de ceux qui le sont ont été engagés dans les zones de Raqqah et d’Hasakah, contre les Kurdes des YPG) ; il est également question de 5 T-72, mais jusqu’à preuve du contraire, ceux-ci ne paraissent plus opérationnels à ce jour.

Chars de combat capturés en Irak : au moins une trentaine de T-62 et de T-55 dont certains modernisés pour les forces irakiennes, quelques M1A1 Abrams "dégradés" (au moins 6 T-55 engagés à Kirkouk, aucun Abrams opérationnel et la plupart des autres chars ont sans doute été détruits lors des frappes aériennes), peut-être quelques T-72 (puisque la 3ème Division d’Infanterie Motorisée qui tenait Mossoul en était dotée).

Véhicules blindés capturés en Syrie : quelques BMP-1.

Véhicules blindés capturés en Irak : Hummer blindés (le chiffre de 300 ou 400 est évoqué, une partie a été transférée en Irak), quelques M1117 Guardian (qui appartiennent théoriquement au ministère de l’Intérieur), quelques Badger ILAV, quelques Dzik-3, au moins une dizaine de M113A2 et MT-LB, quelques Otokar APV, au moins 3 camions blindés Oshkosh MTVR.

Pièces d’artillerie capturées en Syrie : une trentaine de canons M46 de 130 mm, au moins un automoteur 2S1 de 122 mm, au moins 3 canons D30 de 122 mm, plus d’une dizaine de lance-roquettes multiples BM-21 de 122 mm, mortiers de 120 mm et 82 mm plus différents modèles artisanaux fabriqués dans les ateliers jihadistes, canons ZU-23-2, canons S60.

Pièces d’artillerie capturées en Irak : Type 59-I de 130 mm, une cinquantaine de M198 (chiffre cité qui paraît très élevé ; englobe peut-être le total des M198 et Type 59-I), plusieurs mortiers de 120 mm et 81 mm, peut-être quelques canons S60, quelques canons M1939 de 37mm

Armes légères individuelles et collectives capturées en Syrie : diverses variantes de Kalachnikov (dont des modèles roumains, quelques AK103), fusils de précision SVD Dragunov, fusils de précision lourds Steyr HS .50 (copie iranienne), fusils-mitrailleurs RPK et RPD, des mitrailleuses PK, PKM et Type 80, des lance-roquettes antichars RPG-7, RPG-22, RPG-26, mitrailleuses lourdes DShKM et NSVT, ZPU-1 et ZPU-2, canons sans-recul SPG-9 de 73 mm et B10 de 82 mm, missiles antichars AT-3 et AT-4, peut-être quelques Milan (ex-forces syriennes).

Armes légères individuelles et collectives capturées en Irak : diverses variantes de Kalachnikov (dont des modèles irakiens), fusils de précision SVD Dragunov, mitrailleuses M240 et M249 (prélevées notamment sur les M1A1 Abrams), PK et PKM, RPG-7, mitrailleuses lourdes DShKM.