Nebon Bamouni : « Blaise Compaoré aurait mieux fait de répondre présent à son procès »

L'ancien président burkinabè, Blaise Compaoré, frère de François Compaoré. © Francois Mori/AP/SIPA

Le procès de Blaise Compaoré et de 31 membres de son dernier gouvernement s'est ouvert à Ouagadougou ce jeudi. Nebon Augustin Bamouni, porte-parole de l'Union des familles des martyrs de l'insurrection populaire (UFMIP) d'octobre 2014, explique ce qu'il attend de la justice.

Jeune Afrique : Le procès de Blaise Compaoré et de 31 membres de son dernier gouvernement soupçonnés d’implication dans la répression des manifestations de 2014 reprend ce jeudi 4 mai. En tant que porte-parole de l’Union des familles des martyrs de l’insurrection populaire (UFMIP), qu’attendez-vous de ce jugement ?

Nebon Augustin Bamouni : Nous attendons que le droit soit dit sans esprit de vengeance. Nous voulons que ce jugement fasse la lumière sur les événements des 30 et 31 octobre 2014 afin de situer les responsabilités des uns et des autres. Ce qui est déplorable, c’est le fonctionnement de la Haute cour de justice qui exclut la victime de la procédure. Malgré tout, nous comptons sur la probité, l’impartialité et l’intégrité de la Cour. Nous n’allons pas préjuger de son verdict mais tout le peuple l’attend. Nous comptons aussi sur l’intégrité et le sens de responsabilité des accusés qui doivent aider à la manifestation de la vérité. Au passage nous saluons un acte posé par un des accusés qui est personnellement venu se rendre, le premier Ministre Luc Adolphe Tiao. Pour moi, la justice est la voie du salut qui doit pacifier nos rapports. C’est en cela que l’issue de ce procès doit permettre de poser les bases de la réconciliation.

D’après vous, que s’est-il réellement passé durant les jours de colère d’octobre 2014 ?

Un peuple en marche, une action de révolte silencieuse arrivée à son paroxysme dont le début date de l’assassinat du journaliste Norbert Zongo en 1998. Ce qui s’est passé, c’est un soulèvement populaire réprimé dans le sang. En rappel, le 21 octobre 2014 un Conseil extraordinaire des ministres avait pris la décision de soumettre à l’Assemblée nationale le vote portant modification de l’article 37. Le 27 octobre 2014, les femmes sont sorties avec des spatules en signe de protestation contre ce projet, et le 28 octobre 2014, une marche populaire a eu lieu contre le vote prévu pour le 30 octobre.

Ce jour-là, lorsque les jeunes ont pris d’assaut l’Assemblée nationale, je pense que les rapports de force entre pro et anti-modification de l’article 37 ont commencé à se déterminer sur le terrain. À un moment, au regard de la force de mobilisation, l’armée, qui était postée aux endroits stratégiques, était contrainte d’aller dans le sens du peuple en laissant le mouvement s’exprimer voire en l’accompagnant, sinon il y aurait eu plus de victimes. Lorsque le mouvement a enregistré ses premiers morts, comme Fabrice Ouoba qui a reçu plusieurs balles et a été transporté à la place de la Nation, la colère est montée d’un cran, ce qui a été déterminant pour demander la démission du président Compaoré.

Le sang versé et le rôle facilitateur de l’armée ont galvanisé le mouvement et touché le président Compaoré dans sa conscience pour qu’il démissionne

Mais le gouvernement avait retiré son projet de loi….

Oui, mais son communiqué est tombé tardivement. C’était trop tard parce qu’il y’avait déjà eu des morts. Le sang versé et le rôle facilitateur de l’armée ont galvanisé le mouvement et touché le président Compaoré dans sa conscience pour qu’il démissionne.

Cette démission a été une surprise, si bien que le RSP est parvenu à imposer son homme en la personne du L.t Colonel Zida. Avec la pression sur son dos, Zida a finalement lâché les siens (du RSP) pour prendre en compte les aspirations du peuple insurgé afin de rester au pouvoir en occupant le poste de Premier ministre.

La procédure engagée par la Haute cour de justice porte sur sept morts et 88 blessés, tous atteints par des balles de forces de défense et de sécurité. Comprenez-vous cette situation alors que le bilan officiel fait état de 24 morts et 625 blessés sur l’ensemble du territoire ?

Nous ne la comprenons pas puisque les familles des victimes, les blessés n’ont pas pu se constituer partie civile dans cette procédure : nous n’en avons pas le droit à cause de l’article 25 des modalités de fonctionnement de la Cour. Nous savons qu’il y’a eu un travail intense de certains pour faire disparaître des preuves. Par exemple, les caméras de surveillance situées vers Laico en allant à Kossyam ont disparu alors qu’on y a tiré à balles réelles sur des gens en faisant d’importants dégâts humains. N’eut été la vigilance et l’opposition des familles, les sept corps qui ont été gardés à la morgue jusqu’à l’enterrement collectif en décembre 2014 auraient été enterrés anonymement. Certains blessés n’ont pas obtenu de certificat médical à leur sortie de l’hôpital. Quand nous avons commencé à en réclamer, il y a eu des blocages. En réalité, bon nombre de victimes ne savaient pas que cette affaire allait un jour avoir une suite judiciaire.

Sur les 24 morts de la répression du soulèvement d'octobre 2014 au Burkina Faso, seuls sept figurent au dossier de l'accusation. © Nadoun Coulibaly pour J.A.

Avez-vous des informations concordantes selon lesquelles des ordres auraient pu être donnés par la hiérarchie du RSP concernant les meurtres ?

Une commission d’enquête sur les circonstances des morts des 30 et 31 octobre 2014 avait été mise sur pied pendant la transition, laquelle commission a fait un travail et abouti des conclusions. Son rapport fait mention et donne un certain nombre d’informations claires quant à la responsabilité de certains acteurs. Pour l’instant, nous nous en tenons aux conclusions de ce rapport aux travaux duquel nous avons pris part.

On dit que les absents ont toujours tort

Comment voyez-vous l’absence de Blaise Compaoré à ce procès ?

L’absence de Blaise Compaoré à ce procès n’est pas un problème pour nous. Personnellement, je pense qu’il aurait mieux fait de répondre présent comme l’a fait son ancien Premier ministre, Luc Adolphe Tiao, par un acte courageux que nous saluons. On dit que les absents ont toujours tort.

Le silence de l’ancien président est-il quelque chose qui vous intrigue ?

Non. Pas du tout. Blaise Compaoré a été notre président pendant des années et nous savons qu’il prend rarement la parole. Je trouve en son silence une certaine sagesse car les moindres propos venant de lui peuvent heurter les sensibilités et provoquer des indignations. Là où il y’a problème, ce sont certaines que personnes parlent en son nom. J’ai toujours dit et je demeure dans cette position, que ceux qui au mépris de la mémoire des morts et de leurs familles victimes, font des déclarations à tout vent au gré de leurs intérêts politiques et personnels, ne rendent pas service à leur mentor Compaoré. Si Blaise est parti dans les circonstances qu’on connaît, c’est parce que certains l’ont poussé à aller jusqu’à ce niveau d’appétit de pouvoir au lieu de l’aider à bâtir une communauté de destin prospère.

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