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Terrorisme : spiritualité contre radicalité

par

Salim Kébaïli, ancien élève de l'EHESP, est cadre administratif des hôpitaux publics français.

Image postée le 1er mai de membres de l'organisation État islamique à Raqqa, en Syrie. © Uncredited/AP/SIPA

Alors que la menace terroriste s’est invitée dans la campagne présidentielle française, la lecture sociologique et psychologique du phénomène doit pouvoir s’enrichir d’une approche spirituelle aujourd’hui quasiment absente des analyses proposées.

Par essence moins rationnelle, elle fait écho à un phénomène dont la genèse ne l’est pas davantage.

Crise de vide

Plus de 800 000 personnes se suicident chaque année dans le monde. Ceux qui choisissent de le faire au nom de Daech puisent leur énergie dans le sentiment de ne pas mourir en vain. Par ce geste, ils marquent leur appartenance à une communauté qui transcende le désespoir en le changeant en héroïsme.

Une mort « réussie » pour compenser une vie d’échec. Une mort bien remplie pour compenser une vie de vide.

Si ce vide ressenti peut effectivement renvoyer à une destinée socio-économique malheureuse, cette vision extérieure a pour corollaire intérieur la réalité psychique d’une crise existentielle pouvant nourrir des pensées suicidaires.

Et si le remède à cette fascination autodestructrice tenait en une capacité à « réenchanter » un quotidien par trop rationnalisé ?

Réel ou supposé, le sentiment d’incompréhension et de rejet éprouvé par les candidats au départ fait écho à l’antique bannissement de la cité qui fut encore plus redouté qu’une condamnation à mort. Cette angoisse ancestrale semble en l’occurrence toujours bien vivace.

Dans un contexte de pertes de repères, les valeurs héroïques n’ont aucun mal à s’imposer face à des valeurs laïques de plus en plus en contradiction avec une tentative d’apaisement de ses propres conflits intérieurs.

Les illustres ancêtres auxquels s’adossent les salafistes – littéralement les prédécesseurs – font le poids face à une fraternité constitutionnelle encore aux prises avec un individualisme croissant et bien enraciné.

Et si le remède à cette fascination autodestructrice tenait en une capacité à « réenchanter » un quotidien par trop rationnalisé ? Bien que dispensés de réalité matérielle, les mythes fondateurs ne cessent d’influer sur nos concepts et déterminent nos comportements. Il est dès lors totalement irresponsable d’abandonner leur manipulation à des chefs de guerre fanatisés.

La place de l’école

En réponse à cette crise suicidaire, la tentation de renforcer la laïcité présente le risque réel d’adopter une posture de plus en plus anticléricale et de moins en moins neutre vis-à-vis de ceux qui croient en un au-delà.

L’école n’a aucun mal à enseigner les dieux grecs ou romains. Si ces religions anciennes comptaient encore des adeptes, est-ce pour autant que l’école sortirait du cadre laïque ? Sous cet angle, la laïcité pourrait même servir de masque à la revanche inconsciente des paganismes et des polythéismes sur les monothéismes.

S’il n’y a plus que les religions sans fidèle qui puissent être tolérées à l’école, c’est en définitive aux fidèles que l’injonction d’invisibilité s’applique. Pour les plus faibles et les plus susceptibles, c’est un message de plus qui consacre leur éviction de la cité. Leur quête de transcendance est niée car le message « laïc » n’offre rien en retour sinon le projet désenchanté et transparent d’un monde sans transcendance.

La précocité de l’adolescence et son allongement s’imposent comme des indicateurs. La crise de passage entre l’enfance et l’âge adulte s’étire en longueur en augmentant d’autant les risques d’y chuter.

Même vaincu militairement, Daech continuera en effet à faire des émules car « on ne tue pas une idée avec une balle »

Le remède ne consiste donc pas en une nouvelle tentative d’effacer de la sphère publique ce que même la loi de 1905 autorise et impose. Cette dernière rappelle en effet la nécessité, pour l’État, d’organiser la possibilité matérielle de la liberté de conscience dont les aumôneries sont le meilleur exemple.

Il convient au contraire d’offrir du sens et un message d’espoir concurrent assez puissant pour contrer les « sirènes » de Daech et celles de tous les mouvements extrémistes de la planète.

Dans cette optique, l’ouvrage du linguiste Alain Bentolila, L’école contre la barbarie, propose de réintroduire tous les dieux ainsi que l’enseignement de la spiritualité à l’école. À ce sujet, le questionnement des élèves est légitime. Il mérite une réponse et un accompagnement qui favorisera l’émergence d’une réelle « mixité spirituelle » dans laquelle toute notion de vérité exclusive ne saurait prendre racine.

Même vaincu militairement, Daech continuera en effet à faire des émules car « On ne tue pas une idée avec une balle » rappelait très justement le pasteur Myles Munroe.


Bibliographie :

  • Le perdant radical, Hans Magnus Enzensberger, Gallimard
  • Terrorismes, Alain Bauer et Christophe Soullez, Dalloz
  • Que penser de… ? L’islamisme, Emilio Platt, Éditions Fidélité
  • L’École contre la barbarie, Alain Bentolila, First éditions