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Législatives en Algérie : pour Dalia Ghanem-Yazbeck, « la sécurité est une question à forts enjeux politiques »

A Algers, en Algérie, le 1er mai 2017. © Sidali Djarboub/AP/SIPA

Dalia Ghanem-Yazbeck, chercheuse et politologue au Centre Carnegie de Beyrouth, spécialiste de l'islamisme et de l'Algérie, évoque les élections à venir, entre boycott et défi sécuritaire.

Jeune Afrique : Y a-t- il un danger sécuritaire en Algérie, à la veille des élections ?

Dalia Ghanem-Yazbeck : Force est de constater que la situation sécuritaire est bien plus stable qu’à la fin de la « décennie noire » et aujourd’hui, on peut entendre des Algérois dire qu’ils se sentent plus en sécurité à Alger qu’à Paris. La menace vient surtout d’Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Quant à Daesh, je ne pense pas qu’il représente une réelle menace. Il est vrai que nous avons entendu parler dernièrement d’une tentative d’attentat à Constantine, mais les services de sécurité ont réussi à déjouer cette attaque. Il y a une réelle expérience des forces de sécurité et d’autre part, un manque de capacité et d’organisation de Daesh en Algérie.

Cela fait-il du terrorisme un enjeu électoral ?

Il va sans dire que la question terroriste est une question à forts enjeux politiques. Les autorités se placent, à juste titre d’ailleurs, comme les protecteurs de la population contre une menace vraie et avérée. Mais ces mêmes autorités brandissent constamment la menace terroriste pour effrayer la population et dissuader les citoyens de protester. Les politiciens font par exemple des sorties sur « la menace terroriste » ou évoquent des souvenirs de la décennie noire

Le slogan du président Bouteflika, candidat à une quatrième mandat, était « Stabilité et continuité »

La sécurité est devenue un enjeu majeur, surtout depuis 2011. Il est d’ailleurs intéressant de voir que le slogan du président Bouteflika, candidat à un quatrième mandat, était « Stabilité et continuité ». Le sous-entendu dans ce slogan étant qu’un changement de Président pouvait constituer un risque sécuritaire, et que le départ de Bouteflika était synonyme de chaos et d’instabilité.

Selon vous, quel est l’enjeu majeur de ce scrutin ?

L’enjeu principal du scrutin est le taux de participation, plus que les résultats. Il semble clair que le FLN va remporter la mise. Du moins c’est la perception que les Algériens ont de ces élections : qu’elles sont jouées d’avance. C’est d’ailleurs pour cela, qu’il y a un large appel au boycott.

En Algérie, le boycott est un moyen d’expression politique, une modalité de la participation politique et non pas la preuve de l’apathie de l’électeur comme certains pourraient le penser. C’est une manière pour les citoyens de montrer aux dirigeants qu’ils ne vont pas leur livrer la légitimité tant réclamée.

Quelle légitimité ont le gouvernement et les institutions avec de tels taux d’abstention ?

Les Algériens ont adopté comme mode de communication et de négociation avec leurs gouvernants le boycott, la pétition, la manifestation… Leurs actions dans la rue ont un poids et influencent les décisions politiques plus que leur vote. C’est ça, aujourd’hui, la vie politique. Et pour le gouvernement, il n’y a pas de risques tant que la protestation n’est pas révolutionnaire.

Les islamistes ont-ils des rapports « pacifiés » avec l’État et l’administration ?

Les islamistes algériens ont compris, avec la guerre civile, que l’établissement d’une république islamique n’était pas possible. Des partis comme le Mouvement de la société pour la paix par exemple, ont abandonné l’idée. Selon eux le pays est déjà un pays musulman et il n’est a pas besoin de l’islamiser. En bref, les partis islamistes ont abandonné le discours révolutionnaire qui était celui du Front Islamique du Salut (FIS) dans les années 1990. Ils ont été intégrés au système politique et jouent le jeu de la participation et de la contestation.

Lors des dernières législatives en 2012, les islamistes ont souffert d’une défaite claire

Nombreux sont ceux qui ont fait partie du gouvernement et ont reçu des portefeuilles ministériels. Mais ce changement n’est pas sans effet sur leur électorat. Beaucoup d’Algériens ne croient plus en eux, pensant qu’ils ont été cooptés par le régime et donc que leur potentiel contestataire s’est affaibli. Cela, additionné aux conflits internes et à un manque de cohésion, a fait que leur électorat s’est émietté.

Lors des dernières législatives en 2012, les islamistes ont souffert d’une défaite claire. Malgré une alliance, ils n’ont réussi à conserver que 48 sièges sur 462 sièges au Parlement. La même année, pour les municipales, le parti a obtenu seulement 10 municipalités sur 1541. Cela étant, cela ne veut pas dire qu’ils ne jouent aucun rôle. Ils se posent comme les gardiens de la morale et remportent bien des « batailles » sociales. Pas des moindres, si on prend l’exemple de la réforme du code de la famille.

Pensez-vous qu’il existe encore des risques d’explosion sociale en Algérie ?

Les Algériens sont fatigués de la peur de l’insécurité qui les hante encore. Les images provenant de Syrie, d’Iraq et de Libye sont une piqûre de rappel qui les renvoie à ce qu’ils ont eux-mêmes vécu pendant une décennie. Mais il est légitime de se demander ce qui pourrait arriver lorsque l’État ne sera plus capable de continuer dans sa politique de « générosité nécessaire ».

Aujourd’hui, il n’existe pas de force qui puisse galvaniser la population et récupérer sa colère comme le FIS dans les années 1990

Les revenus du pétrole ont chuté de près de 50% et les réserves de change sont passées de 194 milliards de dollars en décembre 2013 à 143 milliards de dollars en 2015. En Algérie, la population envisage son rapport à l’État selon un pacte implicite : ce dernier doit assurer la redistribution des richesses tirées du pétrole, pour lesquelles elle a payé le prix fort, les milliers de martyrs de l’indépendance. L’État dispose librement du bien du peuple à condition de garantir la redistribution des revenus.

Aujourd’hui, il n’existe pas de force qui puisse galvaniser la population et récupérer sa colère comme l’a fait le FIS dans les années 1990. Mais le risque existe d’assister à une radicalisation si les revendications persistent.

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