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RDC : comment Kabila a dispersé l’opposition en 3 temps, 4 mouvements

Joseph Kabila, président de la RDC, le 29 juin 2010 à Kinshasa. © Olivier Pollet/AP/SIPA

Plus de quatre mois après la fin de son second mandat constitutionnel, Joseph Kabila paraît, plus que jamais, le maître du jeu politique congolais. Sa force : une opposition divisée qu'il n'a pas eu trop de peine à fragiliser davantage.

Toujours sous-estimé, jamais mis K.-O. Joseph Kabila, bientôt 46 ans dont 16 passés à la tête de la RDC, ne flanche pas. Il y a quelques mois pourtant, son second quinquennat constitutionnel touchant à sa fin, beaucoup le voyaient comme coincé dans les cordes du ring sans pitié de la politique congolaise. Mais, le « Raïs » n’a pas jeté l’éponge pour autant.

Ni les pressions internationales ni les manifestations de l’opposition exigeant son départ au lendemain du 19 décembre, date de la fin théorique de son dernier mandat présidentiel, n’ont entamé sa stratégie. Au contraire. La politique de la carotte et du bâton que le chef de l’État congolais a mis en place depuis lors continue de faire des ravages au sein de l’opposition : promesses de postes ministériels à ceux qui acceptent de jouer le jeu et répression garantie à ceux qui boudent. Le tout sur fond de succession de pourparlers politiques, débouchant systématiquement sur la question du partage du gâteau.

Une opération menée en trois temps, quatre mouvements. Suivez le guide.

Temps 1 : les « concertations nationales »

Fin stratège politique et bon calculateur, Joseph Kabila est également méthodique. Dialogue après dialogue, le chef de l’État attire dans son camp, l’une après l’autre, des figures de l’opposition. La machine se met en branle dès septembre 2013 lorsque s’ouvrent à Kinshasa les « concertations nationales » initiées par le chef de l’État.

Sur le papier, le forum doit permettre de « rétablir et consolider la cohésion interne » afin de faire face, à l’époque, à la rébellion du Mouvement du 23-Mars (M23).

  • Premier mouvement : le gouvernement de cohésion nationale

À l’arrivée, un nouveau gouvernement est mis en place début décembre 2014, avec à la clé une prime accordée aux opposants qui ont participé aux travaux. Thomas Luhaka, alors secrétaire général du Mouvement de libération du Congo (MLC, parti de Jean-Pierre Bemba) est bombardé vice-Premier ministre en charge des Postes et des Télécommunications. La même formation politique est également amputée de son porte-parole, Germain Kambinga, propulsé ministre de l’Industrie. Le temps de l’opposition désormais révolu, les deux anciens cadres du MLC ont depuis créé chacun leur propre parti d’obédience… kabiliste.

Il n’y a plus d’opposition en RDC, selon Germain Kambinga.

« Le mouvement Liberté que j’ai initié est plutôt au centre : il ne s’inscrit ni dans l’opposition ni dans la majorité », tient à nuancer Germain Kambinga qui dit vouloir « travailler désormais pour le renouvellement de la classe politique et la démocratisation des formations politiques ».

D’ailleurs pour lui, « il n’y a plus d’opposition dans le pays ». L’élu de la Lukunga, dans le nord-est de Kinshasa, s’explique : « Aujourd’hui, à l’Assemblée nationale, tous les groupes parlementaires ont − ou ont eu − un ou plusieurs membres dans le gouvernement. »

Germain Kambinga, alors ministre congolais de l'Industrie, le 28 septembre 2016 à Paris. © Vincent Fournier/J.A.

Des proches de Léon Kengo wa Dondo, président du Sénat et autorité morale de la plateforme Opposition républicaine, ont également fait partie de cette première vague d’opposants qui ont rejoint l’équipe gouvernementale. Son gendre Frank Mwe Di Malila et le secrétaire exécutif de son parti (Union des forces du changement), Michel Bongongo, ont en effet hérité respectivement du vice-ministère à la Coopération internationale et du ministère d’État en charge du Budget.

Temps 2 : le dialogue de la Cité de l’OUA

Septembre 2016, rebelote ! Des nouveaux pourparlers politiques se tiennent à Kinshasa. Et aboutissent à la signature d’un accord, le 18 octobre de la même année, avec une partie de l’opposition politique conduite par Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale et président de l’Union pour la nation congolaise (UNC).

Le Rassemblement de l’opposition, rangé alors derrière Étienne Tshisekedi et Moïse Katumbi, a pour sa part boudé les négociations ,qui se sont déroulées à la Cité de l’OUA, sur les hauteurs de la capitale congolaise, sous la médiation du facilitateur et ex-Premier ministre togolais Edem Kodjo.

De g. à dr. Vital Kamerhe (opposition), Alexis Thambwe-Mwamba (majorité) et Edem Kodjo, facilitateur du dialogue en RDC, le 6 septembre 2016 à Kinshasa. © Michael Ali/Monusco/CC/Flickr

  • Deuxième mouvement : le gouvernement Samy Badibanga

On ne change pas une tactique qui paie ! Dans le cadre de ce nouveau compromis politique, les portefeuilles ministériels sont de nouveau redistribués aux opposants qui ont participé au dialogue. Samy Badibanga, chef du groupe parlementaire UDPS et alliés − première force de l’opposition au sein de l’Assemblée nationale − devient ainsi chef du gouvernement. Longtemps pressenti Premier ministre, Vital Kamerhe ne se contentera par ailleurs que de deux ministères (Budget et Commerce extérieur) et un vice-ministère (Justice) confiés à ses proches.

Étienne Tshisekedi a été très affecté par l’entrée de son médecin personnel au gouvernement

Plusieurs autres leaders des partis et personnalités d’opposition deviennent aussi des ministres : le député José Makila (Transports), l’ancien vice-président de la République Azarias Ruberwa (Décentralisation et Réformes institutionnelles), le député Jean-Lucien Bussa (Plan)… Sont aussi débauchés deux proches d’Étienne Tshisekedi : Tharcisse Loseke, son conseiller et ancien secrétaire national aux relations extérieures de l’UDPS, et Olivier Ilunga Kalenga, son médecin personnel.

L’entrée de ce dernier au gouvernement « a beaucoup affecté le vieux », nous confiait alors un collaborateur de l’opposant, décédé début février à Bruxelles.

Temps 3 : le dialogue de la Cenco

S’ouvrent enfin, le 8 décembre, des pourparlers directs entre le clan Kabila et les signataires du précédent accord d’un côté, le Rassemblement de l’opposition de l’autre. Dans le rôle des médiateurs : les évêques catholiques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco).

  • Troisième mouvement : Bruno Tshibala Premier ministre

Très vite, ce dialogue de la Cenco se cristallise, une fois de plus, sur le partage du pouvoir. Les garanties de la tenue des élections au plus tard fin décembre, soit une année après l’échéance du second mandat de Kabila, se retrouvent subitement renvoyées au second plan.

« Au sein du Rassemblement, tout le monde voulait être nommé Premier ministre par le même président Kabila qu’ils taxaient avant d’illégitime », rappelle, un brin moqueur, Adam Chalwe, coordonnateur de la jeunesse de la Majorité présidentielle (MP). « Aujourd’hui, le Rassemblement ne fait que payer ses propres divisions et sa désorganisation », soutient-il.

Pour affaiblir davantage le Rassemblement, Kabila choisit alors comme Premier ministre Bruno Tshibala, l’un des meneurs de la fronde au sein de cette plateforme de l’opposition.

Bruno Tshibala, nouveau Premier ministre de la RDC, le 17 mars 2017 à Kinshasa. © Ph. John Bompengo/Radio Okapi

Ce dernier était de surcroît porte-parole du regroupement politique avant son exclusion de l’UDPS. « C’est la marque de fabrique même du chef de l’État : à tous les échelons du pouvoir, il ne règne que sur des divisions, commente un connaisseur des arcanes du régime de Kinshasa. Ce faisant, il apparaît, aux yeux de sa cour, comme le seul élément fédérateur. »

  • Quatrième mouvement : le gouvernement issu de l’ « arrangement particulier »

Entre-temps, côté opposition, le bateau continue de se vider un peu plus chaque fois qu’est formé un nouveau gouvernement. Celui dévoilé mardi 9 mai n’a pas entraîné un bouleversement majeur certes, mais il a confirmé la tendance. Quelques dissidents du Rassemblement ont été nommés ministres. Parmi eux Jean-Pierre Lisanga Bonganga, leader de la Coalition des alliés d’Étienne Tshisekedi, Joseph Kapika, un ancien cadre de l’UDPS, le député Emery Okundji ou Freddy Kita, fraîchement demis de ses fonctions de secrétaire général de la Démocratie chrétienne (DC) − parti de l’opposant Eugène Diomi Ndongala, condamné en 2014 à dix ans de prison pour viol sur mineures −.

La RDC n’a pas d’hommes d’État, tranche le professeur Bob Kabamba

De fait, cette course effrénée aux postes ministériels en dit long sur la classe politique congolaise. « La RDC n’a pas d’hommes d’État », tranche le politologue Bob Kabamba. D’autant qu’aujourd’hui, le constat est sans appel : trop peu d’opposants tiennent encore débout sur le ring. Depuis son exil forcé, le dernier gouverneur de l’ex-Katanga, Moïse Katumbi, maintient quelques troupes en alerte, notamment ses soutiens au sein du G7 et de l’Alternance pour la République. Et à Kinshasa, il peut aussi compter sur son alliance avec Félix Tshisekedi, le fils de l’opposant historique. Ou dans l’ex-Katanga, avec le patriarche local Antoine Gabriel Kyungu wa Kumwanza, très influent dans cette partie méridionale du pays. Mais cela suffira-t-il à déjouer la tactique Kabila ?

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