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"Cet article est issu du dossier" «Maroc - Algérie : les fantômes de Guerguerat»

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Sahara occidental : de la responsabilité de la France coloniale dans la naissance du problème

par

Sébastien Boussois est chercheur en sciences politiques associé à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), spécialiste des relations euro-méditerranéennes, et co-auteur avec Jilali Al Adnani de « À la conquête du Sahara Marocain, deux siècles de convoitises étrangères les nouvelles révélations des archives françaises », paru chez Casa Express (2017).

Le mur de sable séparant le Sahara occidental du reste du territoire marocain, le 6 novembre 2006. © FRANCOIS MORI/AP/SIPA

« C’est en 1938 qu’est tracée la fameuse ‘Ligne Trinquet’, sur les cartes du Sahara, entre le Maroc et l’Algérie par l’administration française en Algérie...  »

« … C’était sans réfléchir aux conséquences futures d’un tel acte arbitraire puisque tous ces territoires sont sous domination de la France. Sans reconnaissance officielle, cette ligne virtuelle négociée entre officiers français pour des raisons de logistique servira de base à la fixation de la frontière maroco-algérienne en 1956, figeant ainsi dans l’imprécision l’avenir des problèmes entre les deux pays, (…) Pourtant, en 1932, prévenu par Mohamed V, Lyautey proteste publiquement contre le rattachement de territoires mauritaniens à l’Afrique-Occidentale française, arguant qu’ils relèvent de l’autorité du Sultan. »

C’est ainsi que Guillaume Jobin, auteur de Lyautey, le Résident et Mohamed V, le Sultan (2014 et 2015, Magellan & Cie, Paris) et président de l’École supérieure de journalisme de Paris, résumait la naissance du problème du Sahara marocain.

L’ironie de l’Histoire est que ces mêmes territoires furent enlevés au Maroc par le général Lyautey lui-même lorsqu’il exerça l’autorité militaire dans l’Ouest algérien, quelques années avant la signature du Traité de Fès instaurant à la fois le Protectorat et le démembrement du Maroc au profit de l’Espagne, et passant sous silence ces acquis précités de la France ! La motivation des autorités de Paris était de s’assurer la neutralité de l’Espagne en cas de guerre avec l’Allemagne, laissant ainsi les mains libres à Madrid au Sahara et au Rif.

Ce livre invite donc à porter un autre regard, celui de l’historien

À la fin de sa vie, aussi marocophile que patriote, Lyautey attire l’attention du gouvernement français et de l’opinion publique sur ces partitions contre nature et incohérente du royaume chérifien (en six parties !). Le Maréchal eut une vision à long terme de leurs conséquences, y compris celles entraînées par une indépendance à long terme qu’il pressentait comme néanmoins inéluctable.

L’ouvrage cosigné avec Jilal Al Adnani, enseignant et chercheur à l’Université Mohamed V de Rabat, et publié justement par Guillaume Jobin, directeur de la maison d’éditions Casa Express (À la conquête du Sahara marocain : deux siècles de convoitises étrangères, les nouvelles révélations des archives françaises), est d’un apport inédit. Chargé de rendre accessible un travail ardu, j’ai pu mesurer la richesse du travail d’Al Adnani, ce dur labeur souvent ingrat qu’est le travail dans les archives, sur un sujet toujours conflictuel.

Ce conflit a nourri une masse considérable d’écrits qui pratiquement tous se sont exprimés sur les débats politiques, juridiques ou idéologiques qui concernaient les positions des parties en cause. Cette posture de l’écrit, mais aussi celles de la diplomatie ont fait du conflit du Sahara occidental une question essentiellement circonstancielle et contemporaine. Ce livre invite donc à porter un autre regard, celui de l’historien.

En remontant le temps jusqu’aux débuts de la colonisation française du Sahara à partir de l’Algérie, la suivant dans sa progression jusqu’aux terres marocaines du Sud et du Sud-Ouest, la regardant depuis les marges sahariennes de l’Afrique occidentale, ce livre fait découvrir l’histoire de stratégies coloniales, aujourd’hui occultées et délibérément enfouies dans l’oubli.

Tout l’imbroglio actuel de la question du Sahara marocain puise ses racines dans un XIXe colonial

Les sources exploitées ont une objectivité irréfutable puisqu’elles sont celles des archives mêmes des autorités coloniales qui prirent le contrôle du Sahara. La confrontation avec l’Histoire, à laquelle ce livre convie fait découvrir le cynisme de la conquête coloniale, mais aussi les contradictions les hésitations et les compromis dont elle dût user dans ses rapports avec une souveraineté marocaine mise en tutelle par le Protectorat français sur le Maroc.

Le conflit actuel au sujet du Sahara occidental apparaît plutôt au regard de l’Histoire comme une imposture. Il n’est pas celui d’un non-pays aux frontières rectilignes tracées par des militaires français et espagnols et dont les populations occupaient des espaces qui ignoraient amplement ces limites. Il est le résultat différé dans le temps d’une politique coloniale française qui a soustrait des territoires de souveraineté marocaine pour réaliser la grande ambition d’un vaste ensemble rattachant l’Algérie française à l’Atlantique et aux territoires de l’Afrique-Occidentale française.

Ce livre soulève des questions sur le Sahara par une voie qui peut paraître de prime abord détournée mais qui est fondamentale pour comprendre les liens d’allégeance et de fidélité des confréries des confins à Rabat depuis le XIXe siècle. Les premières recherches d’Al Adnani concernaient justement essentiellement l’histoire religieuse et celle d’une confrérie mal étudiée, la tijaniya qui du XIXe siècle jusqu’à nos jours a étendu considérablement son rayonnement dans les régions sahariennes et dans des pays de l’Afrique de l’Ouest, particulièrement au Sénégal.

La tijaniya avait du fait de son influence, joué un rôle important d’intermédiation ou d’opposition dans les manœuvres coloniales dans ces régions. Et la France comme l’Espagne ont très vite compris l’intérêt de parasiter ses relations avec le royaume chérifien.

Le livre montre sur près de 200 pages comment tout l’imbroglio actuel de la question du Sahara marocain puise ses racines dans un XIXe colonial et le temps des grands explorateurs occidentaux de la région. Mais bien sûr devant les résistances des confréries liées au Maroc, cette politique religieuse de la colonisation française dût être délaissée et on lui substitua une plus vigoureuse action de soumission par la force des tribus sahariennes.

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