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Maroc : qui est « Abou Hafs », l’ex-salafiste qui parle de l’égalité dans l’héritage entre hommes et femmes ?

L'ancien cheikh radical Abou Hafs, le 9 février 2012 à Rabat. © Paul Schemm/AP/SIPA

Un ancien cheikh radical a suscité la polémique en prônant un débat de société audacieux sur l’égalité entre hommes et femmes dans l’héritage. Une prise de position courageuse, qui ne doit cependant pas faire oublier que la lutte anti-terroriste dépasse la simple mise en avant d'ex-islamistes radicaux repentis.

« Mon emploi, aujourd’hui, c’est la déradicalisation », s’amuse Abou Hafs, de son vrai nom Mohammed Abdelwahab Rafiqi, ancien cheikh salafiste, ancien prisonnier, aujourd’hui repenti. Sa nouvelle carte de visite, en effet, est celle de créateur du Centre Al Mizane, plateforme médiatique qui se propose de lutter contre l’extrémisme religieux. Le 16 avril, sur la chaîne 2M, il a pris position, et s’est avoué favorable à l’ouverture d’un débat sur l’égalité entre hommes et femmes dans l’héritage.

Dans L’héritage des femmes, un livre collectif à paraître, il signe l’article « Islam : une révolution pour instaurer l’égalité entre l’homme et la femme ». Ces propos lui valent déjà l’ire des salafistes marocains, et même de ses anciens « frères », comme Hassan Kettani, charismatique cheikh, emprisonné à peu près à la même période que lui. Ce dernier y est allé fort, qualifiant Rafiqi de « raté » et « d’aliéné ».

Si les critiques sont si virulentes, c’est que Rafiqi est devenu une figure médiatique. Et son appel au débat sur la question de l’héritage a, en moins d’une semaine, suscité plus d’effets que les déclarations similaires faites régulièrement par les partis de gauche, et même que le document à ce sujet publié en 2015 par le Conseil national des droits humains (CNDH), institution importante dans la vie politique marocaine. Qui aurait pu croire que l’ancien prédicateur qu’on pensait irrédentiste serait à l’origine de ce vaste débat de société ?

Une révision sur le long terme

Il faut dire que Rafiqi a parcouru bien du chemin, depuis ses débuts de prédicateur radical. À 29 ans, en septembre 2003, Rafiqi est condamné à trente années de prison, lors d’un procès très médiatisé. Personne, à l’époque, n’a de mots assez durs à l’endroit de ce cheikh considéré comme un des inspirateurs des attentats du 16 mai de la même année qui ont ensanglanté Casablanca.

L’homme né en mai 1974 à Casablanca est alors un ennemi public. Il en a alors le profil parfait : un diplôme en droit islamique obtenu en Arabie Saoudite, un père qui a officié dans l’humanitaire auprès des insurgés afghans durant le jihad contre l’Union Soviétique, une jeunesse bercée par Takii Eddine Hilali, figure du salafisme contemporain marocain. Son dossier est plein de cassettes de prêches enflammées et antisémites où il dénonce la corruption morale de la société marocaine et l’impérialisme américain.

En mars 2010 il entame sa ‘morajaa’, rejette l’usage de la violence et reconnaît la légitimité de l’État

C’est en mars 2010 que le salafiste tend la main à l’État et entame sa ‘morajaa’, révision idéologique. Il publie depuis la prison de Fès un texte, « Rendez-nous justice », dans lequel il rejette l’usage de la violence et reconnaît la légitimité de l’État. Un de ses interlocuteurs de l’époque n’est autre que l’islamiste Mustafa Ramid, actuel ministre d’État marocain chargé des Droits de l’homme, membre du Parti justice et développement (PJD) et alors président de l’association Al Karama pour la défense des droits de l’homme. En février 2012, un an après le début des manifestations du ‘Mouvement du 20 Février’ dans une ambiance régionale révolutionnaire, Abou Hafs est gracié par le roi Mohammed VI, qui a reconnu quelques années auparavant certains excès dépassements dans la lutte contre le terrorisme. Deux autres cheikhs, Hassan Kettani et Omar Haddouchi, bénéficient de la même mesure d’apaisement.

Réussite médiatique, écueils politiques

Tout s’accélère pour le repenti. Une radio lui propose une émission. Le cheikh y assume un langage qui frise le progressisme libéral. Il conquiert une base d’admirateurs dans la jeunesse marocaine urbaine, qui découvre le charisme de cet homme costaud et souriant. Celui qui promettait le châtiment à tous ceux qui déviaient de l’orthodoxie islamique, un index menaçant pointé vers le ciel, fait maintenant preuve avant tout de compréhension, de mansuétude. Les salafistes ne se reconnaissent plus trop dans le personnage.

En 2013, nouveau mouvement. Celui qu’on appelle toujours Abou Hafs – il assure qu’il ne s’agit pas d’un ism haraki, un nom lié à son idéologie passée, mais que c’est une kunya, surnom classique dans la Péninsule arabique où il a résidé – s’engage au Parti renaissance et vertu. Une petite scission du PJD qui se propose d’accueillir les anciens détenus salafistes. Au final, rares sont ceux qui font ce pas. Abou Hafs, lui, se lance. Mais la politique ne lui réussit pas vraiment.

Avant la prison déjà, Abou Hafs délaissait parfois la taguia pour le tarbouch

Aux élections législatives de 2016, il annonce sa candidature sur des listes de l’Istiqlal, parti nationaliste conservateur. Une logique qui n’échappe à personne. Longtemps, le salafisme réformiste du début du XXe siècle a été le socle idéologique de l’Istiqlal. Si les salafistes de nos jours n’ont plus grand-chose à voir avec les militants de l’indépendance, même sur le plan de l’habitus, on peut toujours trouver chez eux quelques filiations avec le courant islamique issu d’Arabie saoudite. Abou Hafs, avant la prison déjà, délaissait parfois la taguia, symbole d’un salafisme mondialisé et déterritorialisé, pour le tarbouch marocain, symbole nationaliste si il en est. Malgré son échec électoral, Rafiqi reste membre d’un parti, qui en vérité, lui offre une liberté totale d’action.

Anciens frères et nouveaux amis

Si Abou Hafs assure encore aujourd’hui n’avoir aucune relation particulière avec les autorités ou le régime marocain, ces derniers ne peuvent qu’apprécier de voir d’anciens ennemis jurés se lancer dans la course aux sièges parlementaires. Mais la démarche a des limites. Abou Hafs n’emmène pas – ou si peu – d’anciens salafistes dans son sillon. Au puissant Comité commun de défense des détenus islamistes (CCDDI), Abou Hafs n’a gardé que quelques amitiés lointaines, toujours plus distendues. Sur Internet, les jeunes radicalisés qui prêtent allégeance à Daesh ne voient dans son parcours que les manigances d’un État prêt à tout pour briser leur mouvement. Des sympathisants de l’organisation terroriste le placent sur une liste noire morbide constituée de repentis.

L’ancien prisonnier se lie avec des chercheurs, islamologues et journalistes et débat avec des personnalités issues de la société civile libérale. Mais dans le même temps, il perd des amis. Même Hassan Kettani et Omar Haddouchi, ses anciens compagnons, qui ont eux aussi accepté de réviser leurs points de vue passés, le désavouent. Pour eux, il va trop loin. En 2013, tous les trois, ils avaient condamné le survol du Maroc par des avions de chasse français en route pour des opérations militaires au Mali. « Aider les envahisseurs français à tuer les musulmans au Mali, c’est commettre les mêmes péchés qu’eux» avait-t-il  alors déclaré. C’était là sûrement la dernière action qu’Abou Hafs menait de front avec le mouvement salafiste.

Les limites de la carte Abou Hafs

Aujourd’hui, en avril 2017, Abou Hafs lâche : « Je ne suis plus salafiste. Je peux me dire réformiste. » Un changement de ton notable. Jusqu’ici, il ne refusait pas forcément l’étiquette, tergiversait autour du terme… Mais la réintégration en rangs dispersés des anciens portes-voix du jihadisme bloque sans aucun doute l’apparition d’une véritable réconciliation à l’échelle nationale.

Les familles de victimes des attentats, devant le nouveau succès d’estime des repentis, se sentent blessées et lésées

Les familles de victimes des attentats, devant le nouveau succès d’estime des repentis, se sentent blessées et lésées. La résilience du mouvement salafiste radical, qui a su rajeunir ses troupes, brise les efforts des plus honnêtes des repentis, les empêchant de renouer avec une jeunesse demandeuse de prises de position courageuses sur des sujets aussi variés que la Palestine et la corruption.

Abou Hafs pourrait donc ne pas camper d’autre rôle que celui de figure médiatique progressiste. Avec une utilité certaine et des avantages indéniables pour plonger dans le débat d’idées, notamment ses connaissances solides en matière de charia et de droit. Mais les principes d’une réconciliation nationale dépassent sa seule personne. Quant à la constitution d’un « soft power » permettant de battre en brèche la puissante machine à communiquer des groupes terroristes, elle ne peut en rester à mettre simplement en avant des figures avenantes et rassurantes.

Si le centre Al Mizane d’Abou Hafs a son utilité, à y regarder de plus près, son ancien « frère » Omar Haddouchi, repenti resté très orthodoxe, qui a appris à se montrer subtil sur des questions comme la question syrienne, désavouant le départ de jeunes Marocains pour le jihad, sans  remettre en question le devoir de lutter conte Bachar al-Assad pour les Syriens, semble trouver bien plus d’écho dans les bases militantes salafistes.

 

 

 

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