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Saïd Bouamama : « Le néocolonialisme est l’instauration de mécanismes de dépendance sans occupation militaire »

Saïd Bouamama, sociologue et militant associatif au Front Uni de l'Immigration et des Quartiers Populaires. © Franek

Souvent absente des livres d’histoire, la Tricontinentale organisée à Cuba en 1966 représente pour le sociologue Said Bouamama un symbole de la lutte des peuples opprimés et une inspiration indispensable pour combattre le néocolonialisme. Rencontre.

De Mehdi Ben Barka, surnommé le « commis voyageur de la Révolution », à Amilcar Cabral, en passant par Ho Chi Minh et Che Guevara, ils sont tous là. Ce 3 janvier 1966, les leaders d’une pléthore de mouvements de libération d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine se rassemblent à La Havane, capitale d’un monde en quête de liberté. Pas moins de 82 pays, représentés par 512 délégués, vont échanger durant 12 jours avec un seul objectif : planifier une stratégie de soutien aux luttes pacifiques comme armées « contre le colonialisme, le néocolonialisme et l’impérialisme ».

Dans son dernier ouvrage intitulé La Tricontinentale, les peuples du Tiers Monde à l’assaut du ciel (Syllepse Eds, 2016), le sociologue franco-algérien Saïd Bouamama montre comment ces leaders de mouvements très hétéroclites sont parvenus à porter ensemble l’espoir d’un nouvel ordre économique et politique mondial, à une époque marquée par de nombreux massacres, coups d’État et assassinats politiques fomentés par les « puissances impérialistes ».

Que reste-t-il de cette conférence aujourd’hui ? Les descendants d’esclaves, ou de peuples colonisés n’ont-ils que l’histoire de leur asservissement pour héritage ? Bien sûr que non, et c’est là tout l’objet du travail de mémoire entretenu par Saïd Bouamama, déjà auteur d’un remarqué Les Figures de la révolution africaine. Interview.

Jeune Afrique : Dans votre livre, vous décrivez le long processus ayant conduit à la Tricontinentale à travers les points de vue des leaders qui ont porté l’événement. Qu’en est-il des peuples eux-mêmes, y avait-il une réelle dynamique populaire derrière cette convergence des luttes ?

Saïd Boumama : Il faut se garder de toute idéalisation de la période. Ce sont essentiellement les militants des différentes organisations et partis nationalistes de chaque pays qui ont participé à ces dynamiques de mobilisations porteuses d’espoirs. En revanche ces militants représentaient des organisations implantées dans les masses paysannes et ouvrières. Par leur médiation, ces dynamiques d’espoirs ont été transmises et ont irrigué chacun des peuples.

Au moment des indépendances, les idées du panafricanisme, de la lutte contre le néocolonialisme, de la solidarité avec les peuples encore colonisés comme dans les colonies portugaises ou en Afrique du Sud, etc, étaient très populaires. L’Algérien ou le Malien qui était en lien avec une organisation nationaliste, une organisation de femmes ou de jeunes, un syndicat, etc., connaissait le combat des autres peuples. La mort de Lumumba a par exemple soulevé l’indignation et la colère d’Alger à Douala, du Cap au Caire, de Dakar à Luanda. Si ce sont les militants qui ont bâti ces dynamiques, ils étaient à l’époque en phase avec les espoirs que les peuples mettaient dans les indépendances.

Le néocolonialisme c’est l’instauration de nouveaux mécanismes de dépendance qui ne nécessitent pas l’occupation militaire des pays

Vous partagez le constat dressé par les leaders de la conférence, que les indépendances arrachées ont été « vidées de leur substance ». Quels sont alors les mécanismes de domination qui persistent aujourd’hui ?

L’indépendance au sens littéral du terme signifie la sortie de la dépendance. Le néocolonialisme c’est justement l’instauration de nouveaux mécanismes de dépendance qui ne nécessitent pas l’occupation militaire des pays. Sur le plan économique, cela s’est réalisé par le double processus d’un encouragement à l’endettement suivi d’une exigence sous condition pour pouvoir continuer à bénéficier des crédits. Ce sont les fameux « Plan d’Ajustement Structurels » du FMI et de la Banque mondiale mis en place dans le cadre de l’aide au développement.

En d’autres termes, pour bénéficier d’un prêt il fallait accepter des conditions qui mettait les économies des pays anciennement colonisés sous la dépendance des pays anciennement colonisateurs : privatisation et retrait des fonctions régaliennes de l’État, fin des subventions aux produits de premières nécessités, fin des protections douanières et ouverture à la concurrence avec les grands groupes multinationaux occidentaux.

Et sur le plan culturel ?

Au niveau culturel, le modèle de l’État-nation occidental a été promu et l’idéologie de la « modernité » s’est imposée, entraînant un mimétisme bricolé ne correspondant pas aux besoins des peuples. En effet, les mécanismes économiques expliqué précédemment ne pouvaient que renforcer le sentiment d’infériorité que l’esclavage et la colonisation ont suscité.

La décolonisation n’a pas été poussée jusqu’aux domaines économiques et culturels. Les imaginaires sont restés ceux du dominants. Les politiques de coopération, d’aide soi-disant technique, les ONG, la francophonie, etc., ont été des outils de cette mise en dépendance culturelle et psychologique.

La colonisation ne peut avoir que des aspects négatifs quand bien même elle aurait couvert les pays colonisés de milliers d’hôpitaux

À ce propos, certains politiciens vantent encore de manière assez décomplexée les « aspects positifs de la colonisation ». Pour vous au contraire, elle a été un frein à l’histoire africaine…

Non seulement la colonisation n’a pas été comme l’affirme l’idéologie dominante, une entrée dans l’histoire de peuples hors de l’histoire, mais elle a interrompu l’histoire de ces peuples. C’est pourquoi la comptabilité des « aspects positifs » ou « négatifs » n’a aucun sens. On a volé à ces peuples la dimension la plus importante de la vie d’une société : la construction du présent et de l’avenir en cohérence avec ses héritages.

La colonisation, sous cet aspect, ne peut avoir que des aspects négatifs quand bien même elle aurait couvert les pays colonisés de milliers d’hôpitaux, de centaines de milliers de kilomètres de route ou de chemin de fer.

Ce qui par ailleurs n’a pas vraiment été le cas…

Bien sûr, de surcroît cela n’a pas été le cas car toutes les constructions dites positives étaient uniquement en faveur de l’économie coloniale. Aux indépendances les peuples ont dû reprendre leur histoire avec des cultures brisées, des économies déséquilibrées et ne correspondant aux besoins de leurs peuples, des traumas collectifs aux effets à long terme, etc.

L’esclavage c’est la perturbation de l’histoire des peuples. La colonisation c’est l’interruption de cette histoire. Les luttes de libération nationale, c’est la reprise de cette histoire avec cependant les destructions issues de l’esclavage et de la colonisation. Il fallait non seulement renouer avec une histoire contemporaine mais soigner les blessures profondes dans l’âme et la culture des peuples.

Existe-t-il aujourd’hui des mouvements qui incarnent « l’esprit » de la Tricontinentale ? Peut-on considérer par exemple que  l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (Alba) ou les sommets Afrique-Amérique latine (ASA), initiatives pleinement insérées dans le système capitaliste, en soient des héritiers ?

Le contexte n’étant pas le même, les initiatives actuelles ne peuvent pas prendre la même ampleur en terme de solidarité et d’espoirs populaires. Cependant, le souffle qui anime des initiatives comme l’Alba renvoie aux mêmes questions que celles que se posait la Tricontinentale : solidarité active, mise en complémentarité des économies pour desserrer l’étau de marché mondial et de l’impérialisme, volonté d’inventer un modèle économique et culturel propre, etc.

Le capitalisme a su séduire et s’insérer dans tous les domaines, jusque dans la tête de ses principales victimes

Ce qui change aujourd’hui, c’est la base d’offensive qui n’est plus la même qu’au sortir des indépendances. À cette époque, les idées d’émancipation bouillonnaient dans tous les milieux, y compris politiques. Aujourd’hui, la société civile doit prendre en charge l’ensemble de ces problématiques, avec très peu d’appuis au sein des institutions. À l’inverse le capitalisme a su séduire et s’insérer dans tous les domaines, jusque dans la tête de ses principales victimes. Mais de fait, les mêmes causes suscitent les mêmes recherches et en conséquence des orientations convergentes.

On assiste depuis quelques années à une vague réactionnaire chez les peuples « du Nord », qui semblent vouloir se refermer sur eux-mêmes, ou refusent « d’accueillir toute la misère du monde ». Dans ce contexte, peut-on encore réactiver la conscience internationaliste portée par la Tricontinentale ?

Il convient selon moi de repérer ce qui naît et ce qui est porteur d’espoir car nous ne partons pas de rien. Pour la première fois des manifestations contre le Franc CFA ont eu lieu dans plusieurs pays simultanément, le mouvement « Y’en a marre » a mobilisé encore récemment des milliers de jeunes au Sénégal. Il n’y a pas si longtemps la jeunesse burkinabé faisait fuir les assassins de Sankara, etc. Tant qu’il y a oppression, il y aura résistance.

La question est aujourd’hui de diffuser la conscience des liens entre les différentes luttes, la conscience d’une communauté de destin face à la communauté d’oppresseurs. Pour cela nous avons besoin de nous réapproprier l’histoire des moments où l’internationalisme a permis un rapport de force en faveur des dominés. Nous avons aussi besoin de nouvelles rencontres, concrètes, pour construire des solidarités concrètes. Nous avons enfin besoin de mener la bataille idéologique contre les idéologies dominantes qui parcellisent là où nous avons besoin de nous unir.

 

 

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