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"Cet article est issu du dossier" «Emmanuel Macron et l'Afrique»

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Avec Emmanuel Macron, la France doit répondre présent au rendez-vous africain

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Jules-Armand Aniambossou est ancien ambassadeur du Bénin en France.

Emmanuel Macron et son attachée de presse, Sibeth Ndiaye, au Salon des entrepreneurs de Paris, le 2 février 2017. © Francois Mori/AP/SIPA

Cette tribune est cosignée par Jules-Armand Aniambossou, Jean-Michel Severino, Lionel Zinsou et Hakim El Karoui.

Si la France devait regarder l’Afrique avec uniquement un mélange de condescendance et de misérabilisme, elle commettrait une erreur historique. Les projecteurs médiatiques le plus souvent braqués sur les crises politiques persistantes, les risques de famines et les épidémies aux conséquences humaines dramatiques ainsi que les réelles menaces terroristes ne doivent pas masquer une autre réalité africaine, celle d’une transformation profonde du continent sur la base d’une croissance économique continue de plus de 5 % en moyenne par an depuis le début des années 2000.

L’Afrique change à grande vitesse. La France doit en tirer les conséquences, toutes les conséquences. « Le tout sécuritaire et humanitaire » constitue une grave erreur d’appréciation car elle ne saisit pas les nouvelles opportunités portées par un marché gigantesque composé de plus d’un milliard d’habitants dont près de 350 millions de personnes appartenant à une classe moyenne, qui consomme, se déplace, se loge, se cultive, se divertit, voyage… Savons-nous par exemple que le produit intérieur brut consolidé de l’Afrique se rapprochera de celui de l’Union européenne en 2050 ? Savons-nous aussi que nos échanges commerciaux avec le continent pourraient générer la création d’au moins 800 000 emplois en France d’ici à 2030 ?

L’Afrique n’est pas un réservoir de matières premières, une zone d’instabilités, une terre de désolation ou de misère. Loin de nous l’idée de sous-estimer les défis encore nombreux que sont en priorité la pauvreté, le réchauffement climatique, l’alimentation, la santé, l’éducation, la gouvernance, la démographie… Mais l’Afrique diverse offre d’autres visages : une jeunesse dynamique, l’explosion de l’économie numérique et de solutions digitales qui fonctionnent là-bas et encore méconnues ici, l’apparition d’une génération d’entrepreneurs qui créent de la richesse et des emplois, le développement de marchés intérieurs à fort potentiel… Oserait-on tirer des généralités de petit écolier sur l’Europe uniquement à l’aune de la crise ukrainienne ? Pourquoi le faire à propos de l’Afrique ?

Soyons lucides sur nous-mêmes : la France a besoin de l’Afrique pour construire son avenir

L’Afrique ancrée à part entière dans l’Histoire et le monde est une chance pour tous. Sans angélisme ni naïveté, la France doit donc regarder cette « vérité africaine » en face, sans idées préconçues ni clichés, et définitivement débarrassée du surmoi de la colonisation et de la Françafrique. L’époque du pré-carré, de l’aide compassionnelle entremêlée de cynisme et des situations de rente entretenues par des réseaux occultes est révolue. Il est grand temps que la France regarde au contraire l’Afrique comme un partenaire économique au même titre que la Chine, l’Inde, le Brésil ou la Turquie…

Si la France ne fait pas cette mue idéologique, notre statut de grande puissance et notre influence sont à terme menacés. Soyons lucides sur nous-mêmes : la France a besoin de l’Afrique pour construire son avenir.

Pour cela, il faut régénérer et moderniser notre politique et notre présence sur le continent.

Emmanuel Macron a très clairement affiché cette ambition de coproduire une nouvelle relation avec l’Afrique. Il a constamment rappelé son engagement à écrire cette nouvelle page en s’appuyant notamment sur deux atouts indéniables dont la France dispose et qu’elle n’a pas su jusqu’alors optimiser : la langue française parlée dans plus de 25 pays du continent et notre population d’origine africaine. La langue française est un trait d’union évident et crée une intimité naturelle dans les relations. L’Europe est confrontée à une immigration importante en provenance d’Afrique, mais savons-nous que des milliers de nos concitoyens aspirent à faire le chemin inverse ? On les appelle les « repats » comme « repatriés ». De plus en plus nombreux, ils sont les nouveaux tenants d’une migration heureuse. Ils sont banquiers, médecins, juristes, ingénieurs, professeurs… Ils sont jeunes, parfois frappés par le chômage ici en France mais fondamentalement ils ont saisi la « nouvelle donne africaine ». Une bonne partie des solutions pour réduire les flux migratoires et répondre aux problèmes dans nos banlieues réside dans notre politique étrangère.

Nous appuyons la création d’un Conseil présidentiel pour l’Afrique qui réunira un panel de personnalités africaines et françaises pour co-construire la politique africaine de la France

Pour ce faire, Emmanuel Macron plaide à juste titre pour un partenariat renouvelé entre la France, l’Europe, la Méditerranée et l’Afrique pour renforcer les intérêts mutuels, et ce dans tous les domaines. Nous soutenons cette initiative. Les batailles contre le réchauffement climatique, le terrorisme et le chômage seront gagnées ou perdues ensemble. Pour cela, il convient de mobiliser toutes les forces vives africaines et françaises : institutionnels, intellectuels, acteurs économiques, militants associatifs, représentants des diasporas, binationaux… Nous appuyons également la création d’un Conseil présidentiel pour l’Afrique qui réunira un panel de personnalités africaines et françaises, venues de tous les horizons, pour co-construire la politique africaine de la France. Cette instance sera chargée de faire des recommandations aux responsables politiques et d’élaborer ce qui pourrait devenir le nouveau récit franco-africain.

S’il est élu Président de la République, Emmanuel Macron souhaite que cette nouvelle instance travaille en premier lieu sur un socle commun de valeurs et de principes. Soyons audacieux ! Le dialogue entre chefs d’État est important mais les liens entre l’Afrique et la France ont souvent reposé trop exclusivement sur des relations personnelles qu’il convient à présent de compléter et d’enrichir. Il faut donner plus de place et de poids aux acteurs de la société civile et aux décideurs économiques. C’est vital pour en terminer avec certains réseaux de connivence qui n’ont plus lieu d’être.

Il convient également d’entendre les légitimes aspirations démocratiques venues d’Afrique et de défendre le respect des libertés fondamentales, mais sans ingérence, seulement en affirmant les convictions qui sont les nôtres. Si l’aide humanitaire et l’aide directe aux populations ne doivent évidemment pas être tributaires de considérations politiques, nos partenaires en Afrique doivent également connaître nos attentes en matière de démocratie et de liberté. Il serait irresponsable d’apporter une aide financière à des gouvernements qui maltraitent leur peuple.

Cette nouvelle politique africaine pour être crédible, visible et efficace devra, outre la volonté et l’engagement du Président de la République, s’appuyer sur un département ministériel mis à niveau qui pilotera toute la politique d’aide et qui donnera tous les moyens nécessaires à l’Agence française de développement (AFD) pour atteindre 12 milliards d’euros d’engagements financiers en 2020, dont la moitié en Afrique. Le candidat d’« En marche » a déjà exprimé sa volonté forte de revoir, en concertation avec la société civile, la loi de programmation de l’aide au développement pour établir une trajectoire d’augmentation vers les 0,7% du produit intérieur brut (PIB) à atteindre progressivement entre 2022 et 2030, en fonction de nos marges budgétaires. Nous appuyons cette volonté chiffrée.

Il est insupportable de constater que des patrons africains ont toutes les peines du monde à venir visiter leurs clients ou fournisseurs

Cette montée en puissance, avec des ressources accrues en dons, nous permettra de renforcer notre aide bilatérale, principalement dans l’espace francophone et les pays les moins avancés. Si l’APD est un levier important, il convient aussi d’articuler une politique globale impliquant les pays récipiendaires, les bailleurs internationaux, les organisations régionales, mais aussi et surtout le secteur privé français et africain. Ce sera l’une des priorités du président Emmanuel Macron qui consistera notamment à faciliter la circulation des étudiants et des chefs d’entreprises. Il est insupportable de constater que des patrons africains ont toutes les peines du monde à venir visiter leurs clients ou fournisseurs. Il est désolant de savoir que les prochaines élites africaines ont opté pour les États-Unis ou le Canada afin de parfaire leurs cursus universitaires tant les formalités de visas pour la France sont devenues lourdes. Ceci n’est pas une fatalité. Il nous revient avec nos partenaires africains de relever ce défi en inversant cette tendance.

La France doit répondre présent au rendez-vous africain. L’Afrique a certainement encore besoin de la France pour consolider son développement sur la base de partenariats. La nouveauté en ce début de 21e siècle est que la France a tout aussi besoin de son immense voisin du Sud pour envisager avec optimisme son avenir.

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