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Bénin – Le Gèlèdé : l’origine du monde et l’avenir de l’homme

Par - envoyé spécial

Cérémonie gèlèdé au Bénin. © UNESCO/YVES PARFAIT KOFFI

Témoin de l’ancien ordre matriarcal, la cérémonie du Guèlèdé célèbre encore aujourd'hui le rôle et le pouvoir de la femme. Même si, dans la société contemporaine, le patriarcat a clairement pris le dessus.

« Quand vous rêvez d’un serpent, c’est que, derrière, il y a une femme », disent les fidèles du Gèlèdè, avant de préciser que le serpent symbolise le pouvoir. Et si vous posez la question aux habitants de Kétou, ville de l’Est du pays où cette tradition est née, au XVIIIe siècle, ils confirmeront tous que ces rites, principalement pratiqués par les communautés yorubas et nagos du Bénin, du Nigeria et du Togo, sont d’abord voués à la femme.

Le but initial de la cérémonie Gèlèdé est en effet de rendre hommage à la mère primordiale (Iyà Nlà) et au rôle que jouent les femmes dans l’organisation et le développement de la société Yoruba. Ce sont elles qui assurent l’ordre du monde et détiennent tous les pouvoirs, qu’ils soient bénéfiques, comme la fertilité, ou maléfiques, comme la sorcellerie.

« Dans les villages, il est de plus en plus fréquent d’assister à la sortie des masques et des danses Gèlèdè pour aider une femme à tomber enceinte ou à accoucher », constate l’historien Abiola Félix Iroko de l’Université d’Abomey-Calavi. « Cette tradition à la fois cultuelle et culturelle est devenue si vivace au Bénin qu’elle s’est étendue à d’autres ethnies, par exemple celle des Mahis, dans la région d’Agony », poursuit-il. « Le Gèlèdé, c’est plus qu’une croyance, c’est presque devenu une philosophie de vie, reconnaît Ange Nkoué, le ministre du Tourisme et de la Culture. Au Bénin, les hommes portent le cercueil, mais les femmes sont souvent devant et ce sont elles qui enterrent. Elles sont les premières à voir les hommes venir au monde et les dernières à les voir le quitter. »

Valeurs humanistes et poitrines artificielles

Le Gèlèdé aurait été conçu, à l’origine, pour accompagner le passage d’une société matriarcale à un système patriarcal. Après avoir ravi le pouvoir aux femmes dans certaines tribus, les hommes auraient décidé de lui consacrer un culte en organisant des cérémonies dont les protagonistes portent des masques, afin de sensibiliser l’assistance aux valeurs humanistes qu’incarnent les femmes, comme le courage ou la solidarité. « Les hommes se travestissent littéralement en femme, au point parfois de porter des poitrines artificielles pour leur ressembler », précise Abiola Félix Iroko.

Pourtant, si le Gèlèdé est encore vivace et très respecté, que ses danses de masques accompagnent souvent les grands événements et rencontres diplomatiques, le pouvoir réel de la femme au sein de la société semble s’être fort restreint.

« Notre société est devenue patriarcale, parfois machiste. »

Depuis la Reine Hangbe (1708-1711, fille du roi Houegbadja et sœur jumelle du roi Akaba), dont le règne ne dura que trois ans, les femmes n’ont plus eu de rôle politique de premier plan au Bénin. Si l’ancien président Boni Yayi était connu pour ponctuer ses discours de formules flatteuses à leur égard (« mes chéries », « mes mères », « nos sœurs »…), la représentation des femmes au sein des institutions de la République et grands corps de l’État reste l’une des plus faibles de la sous-région. « Le Gèlèdé masque difficilement le fait que notre société est devenue patriarcale, parfois machiste », admet Ange Nkoué, avec un sourire mi-amusé mi-contrit.

Et la ministre des Affaires sociales, Mathys Adidjatou (qui n’est elle-même que l’une des trois seules femmes du gouvernement Talon, sur vingt-et-un membres) a eu beau rappeler récemment que « la femme est au cœur du programme d’actions du gouvernement », une très grande majorité des Béninoises exercent des activités informelles et peu rémunérées.

François-Xavier Freland


Une mascarade bien orchestrée

Le Gèlèdé a lieu au moins une fois par an après les récoltes. La cérémonie peut aussi être organisée lors d’événements importants, en cas de sécheresse ou d’épidémie. Elle se déroule généralement la nuit, sur une place. Les joueurs de tambour et les chanteurs apparaissent en premier, le plus souvent accompagnés d’un orchestre, puis viennent les danseurs, qui portent des masques sculptés et des costumes très travaillés. En 2008, le patrimoine oral Gèlèdé (danses, chants et poèmes épiques ou lyriques en langue yoruba) a été inscrit par l’Unesco sur la liste représentative du patrimoine immatériel de l’humanité.

Cécile Manciaux