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L’Algérie arabe est une imposture

par

Karim Akouche est un écrivain algérien, auteur du roman La Religion de ma mère (éditions Frantz Fanon / éditions Michel Brûlé)

Le quartier de Babel Oued, à Alger, en septembre 2009. © Omar Sefouane pour JA

On étiquette vite les intellectuels en Algérie. Comme des bœufs récalcitrants, on les vend au rabais. Quand ils écrivent en français, on les qualifie de Hizb frança, le Parti de la France. Autrement dit : des vendus à l'empire de Napoléon.

Que le vieux Kateb me pardonne ! L’époque a changé, les attaques aussi, je me permets d’écorcher ses mots : J’écris en français pour dire aux Algériens que je ne suis pas arabe. Pourtant, c’est une banalité, je ne dévoile aucun secret. Je dis tout franc ce que la plupart taisent tout bas. Il n’y a point d’arabe en Algérie ! Vous n’avez qu’à tendre l’oreille : dans les cafés, les trottoirs et les institutions, ça parle un étrange babélisme, pas l’arabe de La Mecque ou de Doha : un mélange de tamazight, d’arabe, de français, de turc… Pour supporter leur équipe nationale de football, les jeunes ne crient-ils pas  : « One, two, three, viva l’Algérie ! » ? Trois langues étrangères, aucune langue nationale !

Hizb el koufar, le Parti des mécréants. Je ne suis ni le premier ni le dernier à être affublé d’un tel sobriquet. Avant moi, plusieurs écrivains en ont fait les frais. Jean Amrouche, chrétien, a été traité de m’tourné, de renégat. Blessé, il a confié à Aimé Césaire que même s’il écrivait en français il ne pleurait qu’en kabyle. Kateb Yacine, attaqué lui aussi,  a qualifié la langue française de butin de guerre. Malek Haddad, quant à lui, a précisé qu’il écrivait le français et non en français.

Utiliser la langue de l’ex-colon fait-il de l’écrivain un éternel colonisé ? La Hongroise Agota Kristof, déchirée entre le russe, l’allemand et le français, a désigné ses langues d’adoption par le concept de « langues ennemies ». Quant au philosophe Emil Cioran, il dit quelque part souffrir du « complexe du métèque », même s’il confie ailleurs qu’« adopter une langue étrangère était peut-être une libération, mais aussi une épreuve, voire un supplice, un supplice fascinant. »

Le FLN a fait de l’indépendance une cité en ruines

Je n’ai pas choisi la langue française, elle s’est imposée à moi. C’est une langue stabilisée depuis Molière, précise tel un chronomètre, dangereuse comme le mont Blanc, généreuse en musique et en images. La manier nécessite de la lecture, des litres de café, des insomnies, des regrets, des remises en cause. L’adopter permet de calmer le manouche en moi, l’adolescent en proie au lyrisme qui m’habite, la fougue du résistant et les emballements du chasseur qui m’enivrent. Le français autorise tout, il n’interdit rien : j’ai le droit d’aimer Rousseau comme le devoir de titiller Voltaire. Le passé colonial français est un chapitre noir et aucune justification ne peut transformer les massacres d’hier en vallées de roses. Le FLN a fait de l’indépendance une cité en ruines, il y a jeté les enfants et les femmes dans les bras d’un monstre qui hait les rêves et la beauté : l’islamisme-arabisme.

A-t-on osé qualifier les intellectuels écrivant en arabe de Hizb âarabi, le Parti de l’Arabie ? Jamais ! Deux charges, deux balances  : ceux qui condamnent les écrivains algériens francophones dédouanent dans le même temps les auteurs algériens arabophones. Cela participe de la campagne de dénigrement contre les esprits libres :  tous ceux qui prônent l’égalité, les droits de la femme, la justice, l’art et le progrès doivent être accrochés comme du linge sale à la corde idéologique d’un État faussaire.

Je ne confonds pas les langues avec les idéologies

Je ne me permettrai jamais de traiter les auteurs algériens arabophones de vendus à l’Arabie saoudite. Je ne confonds pas les langues avec les idéologies. Les premières se valent, les secondes s’entretuent.

Je suis certain de deux choses : l’Algérie arabe est une imposture ; l’Algérie uniquement musulmane, une louve qui étouffe ses petits.

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