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Afrique de l’Ouest : une journée avec Greenpeace à bord de l’Esperanza

Par - à bord de l'Esperanza

Le navire "Cona", verbalisé pour des mailles trop petites, dans les eaux de Sierra-Leone © Pierre Gleizes pour Greenpeace

Depuis le 24 février, l'un des trois navires de l'ONG soutient les autorités locales dans leur lutte contre la pêche illégale. Récit d'une journée en mer avec les inspecteurs mandatés par la Sierra-Leone.

Depuis la fin du mois de février, le navire de Greenpeace MY Esperanza sillonne l’Atlantique dans les eaux nationales de six pays d’Afrique (Cap-Vert, Mauritanie, Guinée-Bissau, Guinée, Sierra-Leone et Sénégal) pour y traquer, en coopération avec les autorités locales, les navires qui ne respectent pas la législation des pêches. L’opération est baptisée Espoir pour l’Afrique de l’Ouest et entend attirer l’attention sur le pillage éhonté des eaux de la région.

Actuellement au Sud de Freetown, l’Esperanza agit avec à son bord deux responsables du ministère des pêches et des ressources marines, Hindolo Momoh et Mohamed Kamara. Malgré l’immensité de l’océan, leurs journées ne sont pas de tout repos. Récit.

Samedi 15 avril, 7 heures du matin

Le petit déjeuner, ce sera pour plus tard. L’Esperanza arrive en vue d’un chalutier italien pêchant dans les eaux sierra-léonaises. Le capitaine sud-africain Mike Fincken ralentit l’allure et l’un des zodiacs du navire de Greenpeace est mis à l’eau en quelques minutes. L’inspecteur Hindolo Momoh embarque, en compagnie des chargés de campagne de Greenpeace, ainsi que d’un photographe et d’un cameraman. Pour ces derniers, il ne s’agit pas seulement d’accumuler des archives pour l’histoire du mouvement écologiste : leurs images peuvent aussi servir de preuves en cas d’infraction.

Après quelques minutes de navigation dans la chaleur moite du matin, l’équipe est accueillie à bord du Eighteen, navire italien dirigé par un capitaine espagnol, lequel a préalablement été prévenu par radio.

À bord, une partie de l’équipage est en train de ranger dans des bacs les poissons qui viennent tout juste d’être chalutés. « Cela fait un an et neuf mois que je suis à bord, confie Abdul, un marin sierra-léonais. J’ai cinq enfants, alors je dois travailler dur pour les nourrir… »

Le navire est plutôt en bon état, bien entretenu ; sa licence de pêche est en règle et les mailles de ses filets sont aux normes. Rien à lui reprocher, donc. Jusqu’à ce que… Wenjing Pan, la chargée de campagne chinoise, remarque un sac suspendu à l’arrière du navire. Coup d’œil rapide à l’intérieur et impossible de se tromper, il y a là plusieurs kilos d’ailerons de requins, très prisés en Asie. Le capitaine se défausse aussitôt sur l’équipage, se défendant d’être à l’origine de cette pratique qui consiste à couper les nageoires des squales avant de rejeter leurs corps à l’eau, leur chair n’ayant guère de valeur.

Hindolo Momoh fait aussitôt sceller le sac et indique qu’il va transmettre l’information aux autorités. En réalité, la Sierra-Leone n’interdit pas encore, à l’inverse de certains de ses voisins, le commerce d’ailerons de requins, même si une loi en ce sens est sur le point d’être approuvée. L’Eighteen peut-il pour autant s’en tirer à bon compte ? Sans doute pas, puisque le navire bat pavillon européen et que la législation de l’Union interdit, depuis 2003, cette pratique, même en dehors des eaux européennes.

Un peu moins d’une heure après avoir abordé, le zodiac de Greenpeace reprend la direction de l’Esperanza. Il revient désormais aux autorités sierra-léonaises de trancher en informant, ou pas, le port d’attache du Eighteen.

Mesure des tailles des filets à bord de l'Eighteen. © Pierre Gleizes pour Greenpeace

Même jour, 14h10

L’Esperanza poursuit sa route et croise, cette fois, celle d’un navire coréen au nom étonnant : Western Kim. Belle coque rutilante, c’est un senneur immatriculé au Sénégal qui pratique la pêche au thon. Nouvelle navette en zodiac pour les inspecteurs et les chargés de campagne.

L’accueil de l’équipage, en majorité sénégalais, est chaleureux. « C’est bien ce que vous faites, soutient l’un des marins. C’est notre patrimoine, la mer. » D’ailleurs, il y a à bord Assane Seck, un observateur sénégalais de la Direction de la protection et de la surveillance des pêches qui semble prendre son travail à cœur. « Nous avons attrapé deux tortues dans les filets depuis notre départ, nous avons pu les remettre à l’eau », raconte-t-il.

Les cales sont pleines de petits thons, mais l’inspecteur sierra-léonais Mohamed Kamara ne trouve rien à redire, le navire employant même des filets dont les mailles sont bien au-dessus des normes exigées par la loi. Kamara informe le capitaine qu’il est en règle ; fin du contrôle. Il est temps de regagner l’Esperanza avec la satisfaction de constater que certains, même s’ils utilisent des techniques meurtrières pour l’océan, le font en accord avec la loi.

Même jour, 16h50

Très riches, les eaux ouest-africaines attirent chaque années des navires de toutes nationalités. Pourtant, celle de celui qui se trouve désormais à quelques encablures de l’Esperanza est bien mystérieuse. A la jumelle, il est possible de s’avancer et de dire que l’ensemble de l’équipage est africain. En revanche, il n’y a aucun pavillon et, à babord comme à tribord, le nom du bateau a été occulté sous des filets.

Intentionnelle ou pas, la pratique est totalement interdite : l’identité de chaque navire doit être clairement visible. Quoiqu’il en soit, ce chalutier-là ne semble pas avoir l’intention de s’arrêter, il fonce pleins gaz dans la direction opposée, peut-être pour ne pas avoir à répondre à la question suivante : que fait un chalutier dans une zone où la profondeur de l’eau atteint plus de 3 000 mètres ?

L’Esperanza le prend en chasse, Hindolo Momoh agite ses bras sur le pont, le capitaine Mike Fincken fait résonner sa corne de brume. Le navire, petit et en mauvais état, finit par lâcher l’affaire et s’arrêter. De nouveau, un zodiac quitte le bateau de Greenpeace pour conduire l’inspecteur sierra-léonais et les chargés de campagne à bord du Cona – l’équipage vient d’ôter les filets masquant son identité. D’après les informations dont disposent les pêcheries sierra-léonaises, il s’agit d’un bateau coréen. Rafiot conviendrait sans doute mieux tant tout est en piteux état, rongé par la rouille, bricolé, rafistolé.

A bord, le capitaine est chinois, l’équipage sierra-léonais et guinéen. Les conditions de vie, quant à elles, sont à peine imaginables. L’inspecteur Hindolo Momoh contrôle la licence, qui est en règle. Ce qui n’est pas le cas, en revanche, du filet qui a été précipitamment caché sur le toit. Mailles trop serrées, l’infraction à la législation est caractérisée.

« Nous n’avons pas pêché depuis plusieurs jours, nous attendions un autre bateau pour lui confier notre cargaison, mais il n’est pas venu », confie un membre de l’équipage. Le transbordement en mer est illégal, mais en l’absence de flagrant délit, impossible de le prouver… Le Cona est tout de même verbalisé. Tous les passeports sont saisis et il reçoit l’ordre de rentrer immédiatement à Freetown sans toucher à sa cargaison de poissons. La peine est cruelle pour un petit navire en piteux état qui n’est sans doute pas celui qui cause le plus de tort aux océans, mais elle a valeur d’exemple. Pêcher avec des mailles trop petites des poissons trop petits, c’est compromettre l’avenir. Dura lex, sed lex.

Même jour, 18h00

Retour à bord de l’Esperanza. C’est l’heure du dîner. Demain, une autre journée du même ordre attend les inspecteurs sierra-léonais et l’équipage de l’ONG. La campagne Espoir pour l’Afrique de l’Ouest prendra fin, elle, au début du mois de mai. A Dakar.

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