Myrath, la success-story d’un groupe de métal tunisien

Par Jeune Afrique

Le groupe franco-tunisien Myrath. © Myrath/Nidhal Marzouk

Entre ses débuts à Tunis et les festivals internationaux où il joue maintenant en tête d'affiche, Myrath a parcouru bien du chemin. Premier groupe de métal tunisien à s’être distingué à l’étranger, il tente, à travers sa forte identité musicale, de montrer une autre facette de la Tunisie.

En « méga-concert » le 14 avril au Théâtre romain de Carthage (Tunis) à l’occasion des Journées musicales de Carthage (JMC), le groupe de métal progressif arbore fièrement ses origines en puisant dans ses racines. Preuve en est, le titre de son dernier album sorti en février 2016 : Legacy (« héritage » en anglais). Presque un titre éponyme puisque Myrath signifie la même chose en arabe.

Le résultat, peu habituel dans ce registre musical, séduit un public de plus en plus large à travers le monde et en fait un des leaders du métal oriental. Celui en tout cas qui « vend le plus aujourd’hui en Europe », précise Elyes Bouchoucha, clavieriste et co-manager du groupe à Jeune Afrique quelques jours avant son départ pour la Tunisie.

« Mais plutôt qu’oriental, on préfère qualifier notre style de tunisien. C’est ce qui fait notre identité, et qui nous a permis de gagner doucement en popularité » , ajoute-t-il. Étudiant à l’Université Paris-Sorbonne en master de musicologie, il enseigne également la musique à des collégiens. Il revient pour nous sur l’ascension de ce groupe qui bouillonne encore de nouvelles idées.

Changer l’image du métal

Enregistré entre Paris et Tunis et mixé par Jens Bogren (Opeth) et Kevin Codfert (producteur de Myrath et claviériste du groupe français Adagio), leur dernier opus Legacy n’a pas déçu les fans ni les critiques.

Et au-delà de leur spécificité musicale, les membres du groupe – composé de Zaher Zorgatti (chanteur), Malek Ben Arbia (guitariste), Elyes Bouchoucha, Anis Jouini (bassiste) et Morgan Berthet (batteur) – veulent aussi apporter leur touche visuelle. « On a innové musicalement, et on veut faire pareil avec l’image que renvoie le métal, en proposant des vidéos plus travaillées et différentes », raconte Elyes. « On veut montrer qu’en Tunisie et en Afrique, on peut aussi faire du bon métal. »

En Tunisie et en Afrique, on peut aussi faire du bon métal.

Et le ton est donné avec le clip de Believer, financé par une campagne de crowdfunding et publié en février. Pour 45 000 euros, le groupe s’est offert les talents de deux spécialistes ayant travaillé sur la série Games of Thrones pour un rendu fantastico-médiéval « du style Prince of Persia ».

 

 

« Au départ on voulait en faire une sorte de carte postale représentant les quatre coins de la Tunisie, en s’éloignant des clichés qu’on peut avoir sur ce pays et sur cette musique et en encourageant ainsi le tourisme culturel », indique Elyes. Mais en l’absence de réponses de la part du ministère tunisien des Affaires culturelles à ce sujet (concernant notamment les autorisations nécessaires pour filmer certains sites), l’idée a dû être revue.

Mais toujours avec la Tunisie en fils rouge. D’abord avec des dialogues en Tunisien au début du clip, puis via les décors sahariens d’un monde parallèle. « Pour le prochain clip, on aimerait faire quelque-chose d’encore plus énorme, un mini-film » nous confie le claviériste.

« Dans 99% des cas, les gens s’étonnent de la pratique du métal sous la dictature de Ben Ali. Or c’est à cette période justement que la scène métal s’est développée. Et les problèmes pour jouer là-bas sont plus d’ordre administratif et matériel. À chaque interview, je m’improvise un peu guide touristique pour la Tunisie », explique Elyes.

Quand on lui demande le nombre de pays dans lesquels a joué Myrath, il répond en riant : « Demandez-moi plutôt où nous n’avons pas encore joué ! » États-Unis, Europe, Inde, Dubaï, Japon, Algérie, Maroc… « Il nous reste l’Amérique latine, cela va se faire d’ici la fin de l’année avec une tournée américaine au mois de septembre, et on aimerait bien faire l’Australie. »

Des fans japonais nous avaient expliqué avoir découvert la Tunisie grâce à Myrath.

Le concert du groupe au Japon devant 37 000 spectateurs reste l’un des moments les plus marquants de carrière du groupe, du moins pour l’instant. « On a été reçu avec un tel accueil, c’était impressionnant ! On a passé 2h30 à signer des autographes après, et des Japonais essayaient même de nous dire quelques mots en Tunisien. Quelques-uns de nos fans ont d’ailleurs fait le déplacement du Japon pour assister à notre concert à Tunis, et beaucoup nous ont expliqué avoir découvert la Tunisie grâce à Myrath. Ça fait plaisir ! »

Un nouvel album pour 2017

Sur scène, les sons de l’orchestre symphonique de Tunis se mélange aux riffs de métal et à des instruments traditionnel tels que le qanun, l’oud, et la gasba. « C’est plus vivant, on veut garder l’authenticité des instruments en utilisant le moins de logiciels possible. »

Une danseuse orientale accompagne aussi parfois le groupe, comme ce sera le cas ce vendredi 14 avril au Théâtre de Carthage. Cette même scène où, 11 ans plus tôt, le jeune groupe Myrath avait fait la première partie d’Adagio et de Robert Plant… Aujourd’hui, ils aimeraient eux aussi en inspirer d’autres et partager leur expérience.

 

 

Ils ont d’ailleurs invité le groupe Persona, « qui nous rappelle nos débuts », à partager l’affiche avec eux. Deux femmes composent ce groupe : la chanteuse et la bassiste. Pour Elyes, « il était important pour nous de mettre ces deux atouts en avant, à savoir la Tunisie et la femme tunisienne ».

Aujourd’hui, Myrath travaille aux côtés des plus grands groupes de métal − Sepultura, Symphony X, Dream Theater, Megadeth, Scorpions, Epica − que ses membres admiraient et reprenaient en étant adolescents… Ils participeront également pour la première fois au célèbre festival Hellfest en juin 2017.

 Il ne faut pas oublier d’où on vient, où on a commencé ; à Tunis avec une vieille sono rafistolée et un seul micro.

Le prochain album de Myrath, sur lequel il travaille « depuis quatre mois », devrait par ailleurs sortir cette année, « probablement en septembre ou octobre 2017 », nous apprend en exclusivité son claviériste.

Et si le succès est au rendez-vous, constat-t-il fièrement, les membres gardent à l’esprit ce que leur répétait le père de Malek Ben Arbia, ex-manager et plus grand soutien du groupe, décédé en 2013 : « Il faut toujours garder les pieds sur terre, aussi haut que vous soyez. ». Elyes insiste : « Il ne faut pas oublier d’où on vient, où on a commencé ; à Tunis avec une vieille sono rafistolée et un seul micro. »

Là-bas, déplore-t-il, « il y a vraiment un énorme potentiel musical, mais il est difficile d’y percer » . À cause d’un manque de soutien des autorités notamment, d’un manque de sponsors, de moyens parfois, ou encore des difficultés à obtenir la carte professionnelle artistique.