Maroc, Maurice et Éthiopie, qu’est-ce qui fait gagner ces trois champions africains ?

par

Ancien de McKinsey et de l’AFD, associé d'Okan, société de conseil en stratégie et en finance dédiée à l’Afrique.

Port-Louis vu de la citadelle. © Fabien Mollon pour Jeune Afrique

Une Tribune co-écrite avec Olivier Poujade, co-fondateur de East Africa Gate (cabinet de conseil dédié à l’accompagnement des investisseurs en Éthiopie et dans la Corne de l’Afrique).

Pour qui remet les pieds aux environs de Tanger, au Maroc, sans y être venu depuis quinze ans, la surprise est grande. Les champs ont laissé place à l’une des usines automobiles les plus modernes au monde, reliée au nouveau port de TangerMed, faisant de cette région jadis négligée un pôle de croissance majeur au sud de la Méditerranée.

Dix années de croissance économique à deux chiffres ont non seulement radicalement transformé le paysage urbain d’Addis Abeba, capitale où fleurissent les building, mais ont aussi permis d’innerver l’Éthiopie avec un réseau de routes, d’écoles et de centres de santé.

Dans un autre registre, la transformation de l’Île Maurice est en marche : l’économie du textile et de la canne à sucre a fait place à des sociétés de services et du savoir. L’Éthiopie, le Maroc, Maurice — trois pays très différents (respectivement 94, 33 et 1,3 millions d’habitants) et situés à des milliers de kilomètres de distance — font figure de « champions africains ». Leur succès s’explique par certaines caractéristiques communes.

Stabilité

Premièrement, ces pays sont stables et n’ont pas connu de conflit de grande ampleur sur les quinze dernières années. Malgré les tensions avec leurs voisins respectifs, la monarchie marocaine, comme le parti dominant en Éthiopie (EPRDF), ont eu le mérite de permettre à ces pays de maintenir une stabilité et une cohésion nationale indispensable à leur développement.

Ces deux pays ont été largement épargnés par les conflits qui ont ébranlé le Maghreb et la Corne de l’Afrique, même si l’islamisme demeure problématique au Maroc et que les récents troubles en Ethiopie ont été réprimés vivement, dans un contexte de sécheresse aiguë. L’Île Maurice a également réussi à maintenir la paix civile, malgré une population mélangée et des partis qui s’opposent fortement, dans le cadre d’une démocratie représentative, pour accéder au pouvoir.

Des plans sectoriels

Deuxièmement, les gouvernants de ces pays ont une vision claire de leur développement et une véritable capacité à mettre en œuvre leurs plans sur le terrain, avec méthode et détermination, dans les domaines économiques et (dans une moindre mesure) sociaux. Le Maroc a mis en place des plans sectoriels concrets (« Plan Maroc Vert » dans l’agriculture, « Programme Émergence » pour l’industrie, etc.).

L’Éthiopie, plus dirigiste, met en place des plans quinquennaux de développement, qui ne sont pas sans rappeler le modèle chinois. Maurice, qui suit un modèle de développement plus libéral, dispose d’un plan de développement national clair, décliné en programmes spécifiques pour les secteurs stratégiques (urbanisme, agriculture, ICT, secteur financier, etc.), sur lesquels se positionnent des groupes industriels familiaux puissants.

Diversification économique

Troisièmement, ces pays ont connu une croissance soutenue et raisonnablement inclusive. Leur développement n’a pas été fondé sur les seules matières premières mais sur une diversification de l’économie. Le « miracle mauricien » (croissance annuelle supérieure à 4% sur deux décennies), a permis à l’île de devenir un pays à revenu intermédiaire supérieur (20 000 dollars par habitant en parité de pouvoir d’achat), en passant d’une économie sucrière (20% du PIB en 1968) à une économie fondée sur le tourisme, l’industrie (textile) et surtout les services (75% du PIB aujourd’hui).

L’Éthiopie a mis en place un programme d’investissement public massif, permettant à l’économie de croître à un rythme accéléré sur la dernière décennie (environ 10% l’an) et de doubler le PIB par tête (à 1 500 dollars, un niveau qui demeure faible). Une performance d’autant plus remarquable que ce pays ne dispose pas d’industries extractives majeures et que l’agriculture (de subsistance pour l’essentiel) représente plus de 40% du PIB.

Le Maroc a quant à lui connu une croissance de l’ordre de 3,5% sur la dernière décennie, le phosphate, sa principale ressource d’exportation jusqu’en 2015 (remplacée depuis par les exports du secteur automobile) représentant moins de 5% du PIB (le pétrole représentant environ 30% et 45% des PIB de l’Algérie et de l’Angola).

Les grands pays du continent sauront-ils s’inspirer de ces exemples ?

La multiplication ces dernières années des annonces par les chefs d’Etat africains de plans nationaux visant à faire de leur pays des « économies émergentes » à horizon 2030 a parfois pu paraître optimiste. A en juger par les exemples de nos trois « champion africains », cette ambition n’est pas hors de portée. Mais comme le dit un proverbe pygmée dans sa sagesse : « le petit poulet n’instruit pas maman poule »… les grands pays du continent sauront-ils s’inspirer de ces exemples ?

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