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Jean-François Bayart : « La privatisation de l’État s’accompagne du renforcement de ses capacités répressives »

Des Tunisiennes voilées du drapeau national prient devant la mosquée Zitouna, à Tunis, le 8 août 2013. © Hassene Dridi / AP / SIPA

Le directeur de la chaire d'études africaines comparées de l'université Mohammed VI Polytechnique publie un nouvel ouvrage, "L’impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire". Questions-réponses sur un concept composé de deux notions inconciliables... en apparence seulement.

L’intellectuel et sociologue français Jean-François Bayart, ancien consultant du ministère français des Affaires étrangères, actuel  directeur de la chaire d’études africaines comparées de l’université Mohammed VI Polytechnique, auteur, entre autres, de classiques comme « L’État en Afrique. La politique du ventre », est un connaisseur de l’Afrique, de la Turquie et de l’Iran. Dans un essai, parfois âpre, mais illustré par des exemples concrets, « L’impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire », Bayart propose une hypothèse : les deux phénomènes, la mondialisation d’un côté et les replis identitaires de l’autre, participent en fait d’une même dynamique : le « national-libéralisme ».

Le national-libéralisme, c’est, selon l’auteur, le candidat à la présidentielle française Emmanuel Macron, « chantre du social-libéralisme » qui lance sa campagne implicite depuis Orléans, dans un hommage à Jeanne d’Arc, « icône de l’imaginaire national le plus convenu » et se rend dans la foulée au Puy-du-Fou « haut lieu de la droite identitaire ». Ce sont aussi ces islamistes turcs, qui « ont reconnu l’universalité du marché ». Le national-libéralisme, c’est aussi le lieu où s’articulent les rapports entre marché et état, ce dernier étant, selon Bayart, bien loin de disparaître. C’est enfin « l’autochtonisation » de la globalisation : le marché est aujourd’hui friand des produits du terroir, d’authenticité et de folklore, remarque le sociologue.

Et l’auteur de se montrer critique envers cette synergie, qui permet de comprendre bien des faits politiques et sociaux.

Jeune Afrique : Vous reliez très directement la montée en puissance du jihadisme au Sahel avec les programmes d’ajustement structurel. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Jean-François Bayart : Les programmes d’ajustement structurel des années 1980 ont démantelé les services publics de l’État tels que la santé et l’instruction, et aggravé l’inégalité sociale au détriment des populations les plus démunies. Ils ont de ce fait délégitimé l’État, de plus en plus perçu comme prédateur et étranger. La démocratisation, dans les années 1990, n’a pas inversé la tendance car elle a souvent permis aux classes dominantes de se perpétuer, comme au Mali. Dans le même temps, l’Europe fermait ses portes à l’immigration, source de précieuses remises financières pour les pays du Sahel, et réduisait son aide publique au développement. Fortes de leurs pétrodollars, les monarchies du Golfe se sont substituées aux États occidentaux et ont propagé un islam salafiste. Le jihadisme n’en est pas forcément le produit direct – Boko Haram a rompu avec la mouvance salafiste Izala au Nigeria – mais a profité de ce retrait de l’État et mis en forme la colère sociale de ses exclus, ou même de ses victimes.

Pouvez-vous nous résumer en quelques mots ce que veut dire « national-libéral » ? Et en quoi s’agit-il d’une « vengeance des empires », pour reprendre votre expression ? 

Il faut penser la globalisation comme une triangulation. Premier sommet du triangle : la mondialisation d’un certain nombre de marchés, comme ceux des capitaux, des biens, et dans une moindre mesure, de la force de travail, dont la circulation est contrainte par des politiques nationales malthusiennes. Deuxième sommet du triangle : l’universalisation de l’État-nation comme forme d’organisation politique. Car l’État n’est pas la victime de la globalisation, comme on le dit souvent, il en est le rejeton. Troisième sommet du triangle : la généralisation des consciences identitaristes et particularistes, comme l’ethnonationalisme dans les Balkans, l’ethnicité en Afrique.

Dans la plupart des cas, cette rétraction identitaire, qui est une manifestation positive de la globalisation, notamment sous la forme de ce que des historiens ont nommé l’invention de la tradition, a correspondu au passage d’un monde d’empires, qui dominaient leur territoire par l’administration indirecte de la différence, à un système international d’États-nations, centralisateurs et culturellement unificateurs, dont l’ingénierie favorite a été la purification ethnique par massacres, échange de populations ou assimilation politique. D’une certaine manière, les violences contemporaines équivalent donc à une vengeance des empires défaits au cours du 19ème siècle, étant entendu qu’il s’agit d’une métaphore.

Aujourd’hui, cette idée « national-libérale » existe-t-elle en Afrique ?

Incontestablement. Le capitalisme progresse, sous couvert d’ « émergence », et avec son lot de land grabbing (accaparement des terres, ndlr) et de titrisation de la terre.  L’idée nationale se perpétue et reçoit l’adhésion du plus grand nombre, les rébellions ne remettant généralement pas en cause l’unité de l’État, et les tentatives de sécession échouant. Les consciences particularistes prospèrent, notamment avec l’affirmation de l’idée d’autochtonie. Les crises politiques que la Côte d’Ivoire ou le Kenya ont traversées depuis les années 1990 sont emblématiques.

Diriez-vous des islamistes marocains, algériens ou tunisiens qu’ils sont des nationaux-libéraux ? 

De toute évidence. Les partis politiques se réclamant de l’islam assument le cadre de l’État-nation, la référence à l’Oumma étant un peu l’équivalent de la francophonie ou encore de la mention d’une Europe « judéo-chrétienne », mais n’ayant pas d’efficace politique propre ailleurs que dans le cadre de l’État-nation. Le PJD au Maroc, Ennahdha en Tunisie ne remettent pas en cause l’État-nation. Ils en incarnent le nationalisme, et en même temps promeuvent des politiques économiques néolibérales. Par ailleurs, ils portent une définition ethno-confessionnelle, plutôt qu’universaliste, de la citoyenneté. Notons que l’AKP en Turquie, le Hamas en Palestine, le Hezbollah au Liban sont eux aussi des surgeons du nationalisme, qui font généralement bon ménage avec le néolibéralisme.

Les brevets de modération dispensés par les Occidentaux prêtent toujours à sourire

Paradoxalement, si vous critiquez les replis nationaux et identitaires, vous semblez aussi regretter l’affaiblissement – ou la « privatisation » des États, au Sahel notamment…

Nul paradoxe en cela. Car la « privatisation » de l’État, en Afrique comme dans le reste du monde, s’accompagne du renforcement de ses capacités répressives, plutôt que de leur étiolement. Regardez la mise en place d’un État policier en Occident, dont les fonctions de surveillance sont dévolues à des acteurs privés, tels que les banques ou les compagnies aériennes. Dans le même temps, se sont affirmées des problématiques politiques de repli identitaire, dont la revendication d’autochtonie et la lutte contre l’immigration sont les expressions, aussi bien en Amérique ou en Europe qu’en Afrique subsaharienne ou australe.

L’islam soufi, malékite, tant vanté dans la presse occidentale, ne peut-il pas être lui aussi partie d’un socle national-libéral ? N’est-ce pas le cas au Maroc ?

Les brevets de modération dispensés par les Occidentaux prêtent toujours à sourire. Non parce que l’islam serait par nature radical, comme le croient certains. Mais parce qu’on peut faire dire à l’islam, comme aux autres religions, tout et son contraire sur le plan politique. Il est vrai que l’islam malékite peut porter une conception ouverte de la citoyenneté, comme au Maroc ou au Sénégal. Mais n’oublions pas que ses confréries ont pu aussi conduire le jihad réformateur en Afrique de l’Ouest, au 19e siècle, avant de composer avec le colonisateur. Le soufisme malékite n’a aucune orientation politique prédéterminée, et peut s’accommoder du national-libéralisme.

Je ne pense pas qu’un divorce entre l’Afrique et l’Europe serait une bonne chose

Pensez-vous qu’il faille regretter la distanciation que vous remarquez entre la France et l’Europe d’un côté et les États africains de l’autre ? 

Comme vous le savez, je ne suis pas un nostalgique de la Françafrique. J’ai eu l’occasion de le dire dans vos colonnes depuis les années 1980-1990 ! Mais je ne pense pas qu’un divorce entre l’Afrique et l’Europe serait une bonne chose. Il nous reste à inventer de nouvelles relations respectueuses de notre histoire, quelles que soient ses parts d’ombre et de tragédie, mais aussi porteuses d’un avenir meilleur que notre passé. Soyons universalistes, face aux identitaristes de tout poil.

Vous semblez penser que les interventions françaises au Mali, mais aussi du Tchad au Nigeria, sont des erreurs. Pourquoi ? 

Je ne crois pas avoir dit que l’intervention au Mali avait été une erreur. Elle a été un mal nécessaire. Mais les armes, surtout étrangères, ne suffiront pas à résoudre une crise qui est avant tout politique et sociale. Au Tchad, la France se repose stratégiquement sur un pouvoir autoritaire habile à transformer en rente politique et diplomatique ses prestations militaires. Il n’en est rien sorti de bon depuis cinquante ans. En Centrafrique, la France a sous-estimé la difficulté et s’interdit de voir qu’il n’y a peut-être pas de solution, dans un horizon prévisible, à une situation qui s’est mise en place à la fin du 19ème siècle et que n’ont rétablie ni la colonisation ni l’indépendance.

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