Jean Claude de l’Estrac : « L’OIF a besoin de concret »

Jean Claude de l'Estrac au siège de Jeune Afrique, le 23 septembre. © Xavier Bourgois pour J.A.

Candidat à la succession d'Abdou Diouf à la tête de la Francophonie, le Mauricien Jean Claude de l'Estrac se veut pragmatique. Il est temps, dit-il, de doter l'organisation d'instruments économiques.

Il fut un temps où "l’élection" du secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) se déroulait simplement : sous les lambris de l’Élysée, dans le bureau de Jacques Chirac. Ainsi Boutros Boutros-Ghali puis Abdou Diouf n’eurent guère besoin de parcourir le monde en déroulant promesses et programmes.

En 2014, pour succéder à un Diouf qui croule sous les lauriers que lui ont tressés ses successeurs putatifs, changement de paradigme : les cinq candidats en lice (le Burundais Pierre Buyoya, le Congolais Henri Lopes, le Mauricien Jean Claude de l’Estrac, l’Équato-Guinéen Agustin Nze Nfumu et la Canadienne Michaëlle Jean) mènent une active campagne entre l’Europe et l’Afrique pour obtenir les clés de l’Avenue Bosquet, à Paris.

Les temps ont bel et bien changé et, à quelques semaines du sommet de Dakar (29-30 novembre), bien malin celui qui peut affirmer connaître l’identité du vainqueur de cette course de fond entamée, pour certains, dès le mois de mars dernier. Seule certitude, aucune des personnalités engagées ne semble se détacher, même si l’ex-gouverneure générale du Canada fait pour l’instant figure de favorite en raison des divisions africaines.

Le 23 septembre, c’était au tour de Jean Claude de l’Estrac de nous rendre visite. À 66 ans, celui qui dirige la Commission de l’océan Indien (COI) présente un profil quasi idéal pour le poste, en tout cas pour tous ceux qui pensent qu’il est illusoire de chercher un Abdou Diouf bis et qu’il convient de relancer, en la faisant évoluer, l’OIF. Comme il le dit lui-même, non sans une pincée d’ironie, s’il s’agit de mener des médiations pour résoudre des crises politiques ou de cantonner l’organisation à son volet culturel, Pierre Buyoya et Henri Lopes sont mieux armés que lui.

Programme précis

Car l’Estrac, avant même Jacques Attali, se veut l’homme de la "Francophonie économique", et son programme est sans doute le plus précis et le plus élaboré de tous les candidats. Il sait de quoi il parle et s’appuie largement sur le développement de Maurice, qu’il érige volontiers, dans ce domaine comme dans d’autres, en modèle à suivre.

Journaliste de formation, ancien collaborateur de Jeune Afrique, pour qui il couvrait l’océan Indien au début des années 1970, il a connu de multiples carrières. Homme de presse donc, mais aussi politique aguerri, il fut élu député à 28 ans, maire de la deuxième commune de son pays, puis ministre des Affaires étrangères, du Tourisme et de l’Émigration, avant d’hériter des maroquins du Développement économique puis de l’Industrie, au moment du décollage mauricien.

Battu à une législative partielle, il quitte la politique et retourne à ses premières amours : il devient le rédacteur en chef du journal L’Express, puis dirige le groupe de presse La Sentinelle. En 2011, il s’investit dans la résolution de la crise malgache – une médiation qu’il poursuivra après son investiture, en juillet 2012, comme secrétaire général de la COI, dont il est l’un des fondateurs. Dernières cordes à son arc, les lettres et l’histoire, celle de son pays, à laquelle il a consacré cinq ouvrages.

Un parcours atypique qui lui vaut le soutien de nombre de pays d’Afrique de l’Est et d’Afrique australe, mais aussi d’être apprécié de la majorité des États membres de l’OIF. Bref, le profil de celui qui pourrait incarner une synthèse rassurante au milieu de candidats plus clivants.

>> Lire aussi : Qui pour succéder à Abdou Diouf ?

Jeune afrique : En quoi feriez-vous un bon secrétaire général de l’OIF ?

Jean Claude de l’Estrac : Je pense avoir l’expérience nécessaire, incarner une Francophonie pragmatique et surtout présenter des propositions concrètes. En tant que ministre à Maurice, j’ai eu à harmoniser la politique étrangère, à piloter le tourisme mais aussi le développement économique et l’industrie. Mon bilan démontre que je ne suis pas dans le discours mais dans la réalisation et que je suis déterminé à appliquer à la Francophonie ce que nous avons réussi à Maurice. Le laboratoire qu’est mon petit pays inspire, ou du moins intéresse, nombre de chefs d’État africains, et il est transposable aux pays de l’espace francophone, dont certains se trouvent dans la même situation économique que Maurice autrefois.

Quelle est votre vision de la Francophonie ?

C’est, à mon sens, un espace unique et précieux construit autour d’une langue qui véhicule un certain nombre de valeurs humanistes. Si la matrice culturelle constitue la spécificité de cette institution, j’ai acquis la certitude que la Francophonie de demain doit être économique. Sinon la jeunesse africaine va s’en détourner, et l’OIF risque de s’éteindre. C’est pour cela que j’ai axé mon programme sur ce thème. Je pense qu’il faut, tout en préservant la Francophonie politique et la diplomatie discrète de l’OIF auprès des chefs d’État, lui donner un nouveau souffle.


Lors de l’investiture du président malgache, en janvier (au deuxième rang à g.)
Secrétaire général de la Commission de l’océan Indien (COI),
il s’est investi dans la résolution de la crise malgache. © COI

Concrètement, que proposez-vous ?

La création d’une agence de promotion de l’industrialisation en Afrique. Il est crucial de créer des conditions propices aux investisseurs avec des mesures incitatives, de développer les infrastructures et de s’attaquer, par exemple, à des questions telles que le coût de l’énergie. Cette agence dont je vous parle s’appuiera sur la force du réseau de la Francophonie et valorisera les complémentarités entre les besoins des acteurs économiques du Sud et ceux du Nord. De par ses ressources, l’Afrique a un avantage considérable sur Maurice, qui est parti de rien et a dû tout importer.

En quoi est-ce différent des propositions formulées par Jacques Attali dans son rapport sur la "Francophonie économique" ?

Certaines de ses propositions sont intéressantes, mais on parle là d’un rapport franco-français qui défend d’abord les intérêts de Paris. Ce que je propose est différent : l’espace économique francophone n’est pas à exploiter mais à développer en partenariat, et je suis particulièrement attaché à la coopération régionale que j’ai développée dans l’océan Indien. La Francophonie n’est pas une idée française mais africaine, et ce sont les dirigeants du continent qui décident du sort qu’ils entendent réserver à cette institution et du budget à y octroyer.

Comment comptez-vous mettre en oeuvre votre programme ?

Tout d’abord, je souhaite la création d’un observatoire de la diversité. L’instabilité politique, la violence, le terrorisme entravent tout développement économique efficace. Or, à y regarder de plus près, on constate que c’est l’incapacité des États à gérer les différences et les diversités qui fait le lit de l’instabilité. Cet observatoire pourra alerter les États et garantira le respect des différences ethniques, religieuses ou politiques – avec la possibilité pour les victimes de s’adresser à une commission de recours qui examinera le dossier et pourra prendre des décisions ad hoc. Là encore, je suis persuadé qu’il faut rompre avec les belles paroles prônant le "vivre-ensemble" et agir concrètement, dans l’intérêt des victimes et des États. La stabilité est féconde ; c’est d’ailleurs une condition sine qua non à la mise en oeuvre du plan de développement économique.

Cet observatoire ne serait-il pas juste un outil de plus parmi ceux déjà proposés par l’Union africaine (UA) ou par les Nations unies ?

Toutes les organisations internationales essaient d’aider les États à faire ce qu’ils ne font pas ou ne peuvent pas faire seuls. L’OIF peut tout à fait développer des instruments qui lui sont propres et qui répondent à des besoins exprimés par les chefs d’État. Mes propositions vont dans ce sens et sont soumises à l’approbation des présidents et chefs de gouvernement de la Francophonie.

Si les chefs d’État décident que l’OIF doit rester un "machin culturel", certains parmi les candidats ont indéniablement un meilleur profil que moi.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres candidats ?

D’abord mes réalisations et mes succès à Maurice et dans l’océan Indien. Mais il me semble que je me démarque surtout par mon pragmatisme. Je me réjouis que des candidats aient fini par réorienter leurs programmes vers l’économie, comme l’a fait Michaëlle Jean. Quant à Pierre Buyoya, il a manifestement une expérience de gestion des crises politiques là où, moi, j’ai une expérience de prévention des crises. Si les chefs d’État décident que l’OIF doit rester un "machin culturel", certains parmi les candidats ont indéniablement un meilleur profil que moi.

L’équipe de Michaëlle Jean vous a-t-elle proposé le poste ­d’administrateur de l’OIF en échange du retrait de votre candidature ?

Ce qui est sûr, c’est que je suis candidat au poste de secrétaire général, pas à celui d’administrateur.

Comment envisagez-vous l’élection ?

En réalité, il n’y a pas d’élections mais une recherche de consensus entre les 57 chefs d’État et de gouvernement votants, à la suite d’intenses discussions. C’est la première fois que je me présente au secrétariat général et, au cours de ma carrière, je n’ai connu qu’un échec électoral. Donc je suis confiant. Je suis satisfait du soutien reçu par mon pays, de l’enthousiasme exprimé par les chefs d’État du continent lors de nos rencontres, du soutien apporté par des intellectuels africains et par la presse. Je tire un bilan positif et satisfaisant de ma campagne jusque-là.

Que représente pour vous le legs d’Abdou Diouf ?

Un héritage magnifique qui sera difficile à perpétuer tant il est fort. Toutes les réalisations politiques de Diouf doivent être préservées, et son successeur se devra de faire aboutir les chantiers inachevés. Sa diplomatie discrète et de proximité, à l’écoute des chefs d’État, doit également être préservée et continuée. En tout cas je le ferai. Et à ceux qui doutent de mon réseau, je réponds simplement que le candidat que je suis est déjà reçu chaleureusement par les chefs d’État ; le secrétaire général que j’espère être le sera sans doute encore davantage.


Jean-Claude de L’Estrac : "La Francophonie n… par Jeuneafriquetv

Êtes-vous choqué par le fait que le Qatar demande à être membre à part entière de l’OIF, alors qu’il est un membre associé et que, depuis 2012, il ne paie plus ses contributions ?

Bien sûr que cela me choque. Mais ce qui m’interpelle le plus c’est qu’il ne se soit rien passé, alors même que ce n’est, de toute évidence, pas une question de moyens. Des décisions doivent être prises, et si je suis élu, je les prendrai.

L’Algérie devrait-elle rejoindre l’OIF ?

Je trouve regrettable qu’un grand pays comme l’Algérie, qui a pleinement sa place parmi nous, ne soit pas membre de la Francophonie. J’espère pouvoir en parler avec le chef de la diplomatie algérienne, Ramtane Lamamra, que je connais pour avoir travaillé avec lui lorsqu’il était commissaire de l’UA à la paix et à la sécurité, de 2008 à 2013.

Que ferez-vous si vous n’êtes pas élu ?

Ce serait regrettable pour l’OIF, pas pour moi ! [Rires.] Plus sérieusement, obtenir le secrétariat général n’est pas un aboutissement personnel. C’est un projet que je défends, un projet pour la Francophonie et au service des États. J’espère avoir l’occasion de le mettre en oeuvre.