Tunisie : que représente Habib Bourguiba pour les moins de 20 ans ?

Par - à Tunis

Une statue de Habib Bourguiba dans la ville de la Goulette, dont le retour à été annoncé au centre-ville de Tunis. © M.Rais/CC/Wikimedia Commons

Le 6 avril 2000 Habib Bourguiba décédait, douze ans après avoir été écarté du pouvoir par le général Ben Ali. Paradoxalement, depuis la révolution de 2011, le père de la Tunisie moderne n’a jamais été plus présent et prétexte à controverse.

Pour le courant destourien, Habib Bourguiba est le symbole d’une Tunisie ancrée dans son temps. Au point qu’en revenant en politique Béji Caïd Essebsi, actuel président de la République, a repris à son compte un lexique bourguibien.

Nul ne peut nier son héritage. Le Code du statut personnel (CSP) qui donne de larges droits aux femmes, une politique misant sur l’éducation et la lutte contre l’analphabétisme, la santé et le contrôle des naissances, la culture et des positions diplomatiques tranchées − notamment sur la Palestine −, sont les fondamentaux sur lesquels repose la Tunisie post indépendance.

Ce legs, mal géré par Ben Ali, est depuis 2011 mis à mal par le conservatisme émergent et la perte d’autorité de l’État. Mais la génération Bourguiba continue de s’en réclamer.

Pas d’unanimité 

Ceci dit, le « Combattant suprême » ne fait pas toujours l’unanimité, au contraire : l’Instance vérité et dignité (IVD), en charge de la justice transitionnelle et dont les travaux doivent aboutir à une réconciliation nationale, rebat notamment les cartes du passé en voulant établir les exactions commises sur la période de 1955 à 2013.

Cette démarche a ouvert des plaies et des souvenirs et fait, sans le dire, le procès de Bourguiba en revenant notamment sur sa rivalité avec Salah Ben Youssef au sein du Néo Destour, son rapport aux mouvements de gauche et aux islamistes.

Une lecture partiale qui fait de Bourguiba un intrigant de la politique, qui aurait écarté ses opposants par tous les moyens. Le « leader », comme le désignent encore les Tunisiens, avait la personnalité d’un autocrate et a effectivement refusé l’instauration d’une démocratie et d’une alternance politique. Mais 29 ans après qu’il ait quitté le pouvoir, il ne laisse personne indifférent.

La génération née après sa mort est aujourd’hui en âge de voter, que représente pour elle Bourguiba ?

« C’est une statue équestre ! »

« Bourguiba ? C’est une statue équestre et une avenue ! » lance goguenard, Aymen Fathallah, un bachelier de 19 ans qui précise : « C’est comme un parent lointain, haï par les uns, adulé par les autres mais je ne retiens de lui que ce que disent les manuels scolaires. »

Sa camarade de classe, Maram Belakhal, 18 ans, s’insurge : « Il a donné la liberté aux femmes, sans lui nous serions sous tutelle comme dans certains pays arabes. »

Nous, c’est la génération révolution, nos parents sont la génération Ben Ali, et nos grands parents la génération Bourguiba.

« Nous, c’est la génération révolution, nos parents sont celle de Ben Ali et nos grands parents celle de Bourguiba » assène Amine, un jeune déscolarisé. Comme lui, beaucoup peinent à cerner l’apport du « père de la nation » et estiment obsolète de se référer à cette figure.

« Quand Ben Ali est parti, j’avais 12 ans, je ne me souviens que peu de lui et de ce qu’il a fait, alors que dire de Bourguiba ! Il est dans notre histoire mais ce qui m’intéresse c’est mon avenir » affirme Sameh, en recherche d’emploi, tandis que Tahar, 20 ans, étudiants ingénieur, fustige l’icône de l’indépendance : « Il a voulu nous éloigner de l’islam et faire un pays à son image sans y réussir ; aujourd’hui nous sommes d’abord musulmans. »

Il est dans notre histoire mais ce qui m’intéresse, c’est mon avenir.

« Plus personne ne parlait de Bourguiba sous Ben Ali ; il a été remis à la mode comme un objet vintage qui n’évoque plus grand chose », conclut Sarah, élève d’un lycée privé.

Malgré une abondante littérature et les fréquentes évocations dans les médias de sa contribution à l’émergence de la Tunisie, Habib Bourguiba représente semble-t-il un temps révolu et souvent méconnu des jeunes Tunisiens ; l’oubli, la pire des sentences pour celui qui a ouvert la Tunisie à la modernité.

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