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Aeneas Chapinga Chuma, directeur Afrique de l’OIT : « La croissance africaine ne fournit pas assez de travail »

Aeneas Chapinga Chuma © OIT

Jeudi et vendredi, l'Organisation internationale du travail (OIT) présentera les conclusions de deux ans de concertation mondiale sur l'avenir du travail, avec en ligne de mire la redéfinition de son propre rôle de garant de la protection sociale. Quarante pays africains y ont pris part. Analyse des réponses avec Aeneas Chapinga Chuma, haut fonctionnaire onusien et directeur de la zone Afrique de l'OIT.

L’Afrique n’échappe pas au remue-ménage de l’Organisation internationale du travail. Deux ans ans avant de fêter son centenaire, l’organisation onusienne financée par les États a mis en orbite son réseau mondial pour répondre à une question simple : de quoi le travail sera-t-il fait à l’avenir et quelles règles pourront s’y appliquer ?

Quarante pays africains y ont pris part. « Les besoins sont clairs : davantage d’emplois, des compétences à plus forte valeur ajoutée et une place plus grande laissée aux entrepreneurs et aux indépendants », dit Aeneas Chapinga Chuma. Le Zimbabwéen est directeur régional pour l’Afrique de l’OIT depuis le 1er mars 2014 et a été réélu à ce poste fin 2016.

Sur le continent comme ailleurs, les défis sont nombreux : travail des enfants, chômage endémique et mauvaise formation des jeunes, emplois précaires et numériques, généralisation de l’uberisation et des économies à la tâche (les petits boulots payés à la journée)… « Le jugement consistant à faire de nous une machine à produire des rapports ne tient pas compte des faits. En réalité, le BIT (Bureau international du travail, secrétariat permanent de l’OIT, ndlr) fixe des standards sociaux qui sont devenus les normes internationales. Les difficultés portent sur leur application par les États ». Interview.

Jeune Afrique : Parler d’emploi en Afrique, cela revient souvent à évoquer le chômage. Est-ce une fatalité ?

Aeneas Chapinga Chuma : L’OIT, qui aura 100 ans en 2019, voulait en quelques sorte, en lançant ce cycle de dialogues nationaux sur le futur du travail, dessiner ce qui fera la réalité du travail durant le prochain siècle. Sur le continent, cet avenir sera confronté évidemment à l’entrée sur le marché de l’emploi de plusieurs centaines de millions de jeunes qui, sans changement, seront touchés par l’inactivité, le sous-emploi ou l’emploi informel. La croissance africaine ne fournit pas assez de travail.

Pourquoi cela ?

La croissance sans emplois s’explique par ce que sont les moteurs de la croissance africaine, qui demeurent ancrés dans l’export de matières premières brutes, de fèves de café plutôt que du café transformé, de matières premières minières plutôt que de métaux… Industrialisation, transformation économique, valeur ajoutée restent les priorités pour l’emploi africain.

Il faut mettre les plus jeunes en capacité d’avoir les compétences adaptées aux nouveaux modes de travail

À qui incombent ces chantiers ?

Les États joueront un rôle de premier plan pour créer un environnement facilitateur, en subventionnant certaines filières pour y inciter les investissements privés. Les efforts étatiques ne doivent pas être seulement réglementaires, comme cela a été la tendance, et doivent inclure l’entrepreneuriat et le travail indépendant, d’autant moins que la hausse de la productivité, du fait de la mécanisation, amènera à des productions plus importantes avec moins de ressources humaines.

A contrario, de nouveaux métiers pourront apparaître, du fait de la numérisation, par exemple, qui réduira la part des travaux manuels dans l’agriculture ou les mines et augmentera les activités à plus forte valeur ajoutée. Il faut mettre les plus jeunes en capacité d’avoir les compétences adaptées aux nouveaux modes de travail.

Et quels secteurs vont embaucher ?

L’agriculture, mais davantage en aval de la filière, dans la transformation et dans l’ingénierie plutôt que dans le labour et l’irrigation qui seront rendus obsolètes par la mécanisation. L’agriculture demeure un vivier d’emplois pour la simple raison que la majorité des Africains sont en zone rurale. Dans l’informatique et la télécommunication, le transport, les services, les assurances, il y a des possibilités en fortes croissance. Leur point commun à tous, ce sont les infrastructures et l’électricité. C’est le préalable au développement, et donc aux emplois en plus grand nombre et de meilleure qualité.

Pourtant, il n’est pas rare que des entreprises se plaignent du manque de compétences disponibles et des difficultés à recruter. Où se situent les blocages ?

À l’heure actuelle, le grand écart persiste entre les compétences attendues sur le continent et la nature des formations administrées, laissant sur le carreau des bataillons de jeunes qui ne sont pas employables. Le dialogue entre les patrons d’industrie et le secteur éducatif doit être plus étroit. Aussi, il faut que les pays africains se lient davantage les uns aux autres, et que l’intégration économique régionale accélère. La libre-circulation ne doit pas s’arrêter aux biens, mais doit être étendue aux personnes et aux compétences. C’est une lacune importante.

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