Livres : quels liens entre (homo)sexualité, racisme, nationalisme et monde arabe ?

Détail de la couverture de l'ouvrage "Mirage gay à Tel Aviv", de Jean Stern, publié par Libertalia en mars 2017. © Libertalia

Plusieurs ouvrages sont récemment parus, qui tentent de comprendre les liens qui unissent les questions de sexualité et de racisme.

Plusieurs ouvrages ont été publiés récemment concernant les liens subtils, parfois paradoxaux, entre d’un côté le nationalisme, le racisme, l’immigration ou encore le sionisme et, de l’autre, la sexualité, l’homosexualité et la sphère de l’intime. Centrés sur l’histoire ou sur l’actualité, ils mettent en lumière plusieurs débats et polémiques du moment. Tour d’horizon d’ouvrages qui se situent dans le sillage de penseurs plus célèbres, comme l’anthropologue pakistano-américain Talal Asad, ou les intellectuels palestiniens Joseph Massad et Edward Saïd.

La France et ses citoyens d’origine arabe

Une traduction d’un ouvrage de l’historien américain Todd Shepard a ré-ouvert le débat. Dans Mâle décolonisation, l’« homme arabe » et la France (19621979), paru aux éditions Payot en février dernier, Shepard présente la manière dont « l’homme arabe » et en particulier sa sexualité est devenu une obsession française. L’historien retrace la naissance d’un discours centré sur la sexualité prétendue des hommes arabes et leurs mœurs, au sortir de la guerre d’indépendance de l’Algérie. On découvre comment l’extrême-droite française invoque le mythe d’un Arabe dont l’hyper-sexualisation serait une redoutable arme au service d’une « invasion » de la France. De l’autre côté, une frange de la gauche française répond par le fantasme de l’Algérien combattant, héros à la virilité débordante, seul capable de mettre à mal une société française conservatrice et puritaine. De quoi mettre en lumière les débats médiatiques d’aujourd’hui, sur l’immigration, le port du voile ou encore le racisme anti-maghrébin.

Autre parution, autre langue : Sexagon : Muslims, France, and the Sexualization of National Culture, qu’on pourrait traduire par « Sexagone : les musulmans, la France et la sexualisation de la culture nationale », publié fin 2016 par Fordham University Press. Sexagon se veut « une exploration de la politisation de la sexualité dans les débats publics autour de l’immigration et de la diversité en France ». Mehammed Amadeus Mack, enseignant aux États-Unis, y sonde la création de figures – notamment médiatiques ou artistiques – comme celle du jeune Français musulman, forcément viril et le plus souvent homophobe.

Petit à petit s’est forgée dans l’opinion publique l’image d’un Français musulman trop peu moderne, hostile au libéralisme et au progrès

Il retrace notamment la manière dont petit à petit, on a commencé à exiger en France des immigrés et des citoyens d’origine immigrée un certain comportement sexuel, alors que se forgeait dans l’opinion publique l’image d’un Français musulman trop peu moderne, hostile au libéralisme et au progrès. Enfin, l’auteur essaie d’analyser les retombées de ce discours dominant et empreint de racisme sur les principaux concernés et remarque par exemple que des personnes qui, d’un côté, appartiennent à une minorité sexuelle et, de l’autre, appartiennent à un groupe ostracisé ou marginalisé – vivant en banlieue, de confession musulmane… – peuvent en venir à refuser très souvent le fameux « coming out », par exemple, préférant vivre dans la discrétion leur sexualité.

Si ces deux ouvrages ont comme terrain d’étude la France, ils n’en éclairent pas moins des discours répandus dans l’ensemble du monde occidental et qui ont d’importantes répercussions au Maghreb.

Israël, la communication en mode « gay-friendly »

Dernière parution en date : Mirage gay à Tel Aviv, du journaliste français et cofondateur de l’association GaiPied, Jean Stern, publié à la mi-mars par Libertalia. Nous quittons là le terrain français pour une étude qui se concentre sur l’État israélien. Mais des préoccupations communes se dessinent : celle d’un Occident qui, rebondissant sur une culture orientaliste acquise de longue date, joue avec les thématiques de la tolérance sexuelle pour mieux caricaturer les hommes arabes et se présenter comme des zones de résistance à un monde arabo-musulman prétendument intolérant, mais surtout fantasmé et ainsi, légitimer des entreprises racistes ou néocoloniales. Difficile aussi, à la lecture de ce livre, de ne pas penser aux efforts de nombreux partis d’extrême-droite en Europe, en Grande-Bretagne et en Hollande notamment, pour apparaître comme des défenseurs d’un libéralisme sociétal qui ne saurait être qu’occidental. Stern décrypte la stratégie de communication politique de l’État hébreu, appelée « pinkwashing », qui met en avant une image « gay-friendly » du pays.

« Quelques jours avant le déploiement de force et les énièmes bombardements sur Gaza, à l’été 2014, une base militaire du Néguev, (…) a reçu avec pompe un groupe de 25 touristes gays nord-américains… », relève l’auteur au début de son ouvrage. Et d’examiner tout au long de son travail comment un pays toujours miné par une homophobie importante, peut, pour des raisons de realpolitik, amener hôteliers, communicants, politiques et militaires à communier dans une vaste opération de promotion d’Israël comme une nation avant tout « fun » et ouverte, en butte à des Palestiniens qui seraient tous homophobes et étroits d’esprit. Le but, selon l’auteur : effacer petit à petit le sort réservé aux Palestiniens de l’horizon de l’opinion publique et relativiser l’importance de la lutte pour les droits des Arabes.