« En Inde, les Africains sont souvent associés à la criminalité voire au cannibalisme »

Par - à New Delhi

Une Africaine marche dans les rues de New Delhi, le 8 juin 2016. En Inde, le racisme rampant s'affiche publiquement. © Saurabh Das/AP/SIPA

En Inde aussi, Black Lives Matter. Depuis lundi, plusieurs Africains ont été victimes de violentes agressions dans la banlieue de Delhi. Le professeur Ajay Dubey, spécialiste de l’Afrique à la Jawaharalal Nehru university de New Delhi, revient sur la situation des Africains au pays Gandhi.

« Les attaques contre les Africains sont de retour. Sommes-nous en sécurité ? », s’interrogeait mardi 28 mars une étudiante africaine sur un groupe WhatsApp. Depuis lundi 27 mars, pas un jour ne s’est déroulé sans qu’un ou plusieurs africains ne se fassent violemment agresser. Certains ont même été pris à partie par des groupes entiers. Une explosion de violences qui intervient moins d’un an après le décès d’un jeune Congolais de la RDC.

En Inde, les Africains sont quotidiennement victimes de discriminations liées à leur couleur de peau. Mais la situation a pris une tournure dramatique après la mort par overdose d’un jeune indien de 17 ans la semaine dernière. La population locale a rapidement accusé des étudiants nigérians d’être responsables de son décès. Lundi, un rassemblement pacifique en hommage au jeune homme décédé a tourné à la manifestation anti-africaine.

Le professeur Ajay Dubey est spécialiste de l’Afrique à l’université Jawaharlal Nehru de New Delhi. Pour lui, il faut remonter à la colonisation britannique et aux origines du système de castes pour comprendre les sources de cette violence.

Jeune Afrique : Quelles sont les raisons de cette explosion de violence envers les Africains ?

Ajay Dubey : En Inde, une grande partie de la population associe les Africains à la prostitution, aux trafics de drogues et aux crimes en tout genre. Il n’est pas rare non plus que les Africains soient associés au cannibalisme. Je pense que les médias ont leur part de responsabilité dans cette situation. Les journaux indiens ne parlent des Africains que lorsqu’il y a des arrestations et mentionnent quasi-systématiquement leur origine.

Il n’est jamais question de l’aspect positif de leur présence en Inde, et Monsieur et Madame tout le monde l’ignorent totalement. Les Africains qui vivent ici viennent de pays amis. Beaucoup de ceux qui ont étudié en Inde sont devenus des leaders une fois de retour dans leur pays et ils contribuent à développer les liens entre l’Inde et le continent.

Au-delà des représentations médiatiques, les discriminations que subissent les Africains ne sont-elles pas avant tout liées à leur couleur de peau ?

Tout à fait ! Les Indiens eux-mêmes en sont victimes. On considérait autrefois que les basses castes avaient généralement la peau plus foncée et la colonisation a renforcé cette figure de l’homme civilisé à la peau claire.

Mais en plus des préjudices liés à leur couleur de peau, les Africains sont assimilés à des criminels et c’est là que la situation devient vraiment dangereuse et propice aux explosions de violences. De par leur couleur de peau, les Africains sont facilement identifiables et deviennent des cibles pour la population.

Pour la police également… Les ressortissants africains se plaignent régulièrement des contrôles et des arrestations dont ils peuvent faire l’objet.

Les Africains sont des cibles faciles pour tout le monde. La police y compris.

Seul un cadre légal punissant sévèrement les crimes à caractère raciste permettra de mettre un terme à cette violence

Pensez-vous que la réaction du gouvernement indien est à la hauteur de la situation ?

Le gouvernement a réagi fermement et a rencontré les représentants de la diplomatie nigériane à Delhi. La ministre des Affaires étrangères a demandé à ce que toute la lumière soit faite sur ces agressions. Des renforts de police ont également été déployés pour assurer la protection des ressortissants africains à Noida (ville située à 40 kilomètres de Delhi et dans laquelle les attaques ont eu lieu).

Il y a moins d’un an, un Congolais était battu à mort dans les rues de la capitale. Rien ne semble avoir changé depuis…

Quand bien même le gouvernement réagit fermement à chaque attaque, cela ne suffit pas. Il faut une approche globale. Seul un cadre légal punissant sévèrement les crimes à caractère raciste permettra de mettre un terme à cette violence. Une loi similaire visant à protéger les communautés défavorisées existe déjà et a prouvé son efficacité. Une telle législation forcerait la police à prendre beaucoup plus au sérieux ces attaques et à rendre des comptes. Je suis certain que cela permettrait également de sensibiliser la population.

Comment expliquer cette violence malgré le rapprochement en l’Inde et l’Afrique à l’œuvre depuis plusieurs années ?

La politique étrangère en Inde est le fait de quelques bureaucrates hauts-placés. Cette affinité est communiquée par des canaux diplomatiques et si l’Afrique est importante pour l’Inde, elle ne l’est pas nécessairement aux yeux des Indiens. Ils ne réalisent pas tout cela car la politique étrangère vit dans un cocon.

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