Younes Zrikem, BCG : « L’agriculture africaine a beaucoup progressé, et progressera encore, notamment grâce aux technologies »

Par - Envoyée spéciale à Genève

Younes Zrikem lundi 20 mars à Genève. © Africa CEO Forum / Jeune Afrique

Spécialiste de l’agroalimentaire au sein du Boston Consulting Group (BCG) à Casablanca, Younes Zrikem a présenté à l'Africa CEO Forum, dont la 5e édition se tient à Genève lundi 20 et mardi 21 mars, sa vision des principales évolutions qui toucheront ce secteur crucial pour l'économie et la sécurité alimentaire africaine.

Si les défis restent immenses, avec 200 millions de personnes sous alimentées sur le continent et des niveaux de rendements parmi les plus bas au monde — à environ 1,5 tonne par hectare —, d’importants progrès ont selon lui été réalisés ces dix dernières années. Mieux, des outils se développent chaque jour pour répondre aux besoins, tandis que les acteurs économiques ont saisi les opportunités que présente ce secteur. Cet expert, ancien cadre de l’industrie agroalimentaire au Maroc, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

On parle souvent des défaillances de l’agriculture africaine, vous notez pourtant que la production a sensiblement évolué ces dernières années…

C’est exact, l’augmentation de la production a été assez inégale mais il y a eu des évolutions très positives dans des pays comme le Kenya, l’Éthiopie, le Rwanda, ou même l’Égypte. Il y a eu une prise de conscience à la fin des années 2000, lorsque les prix des denrées alimentaires ont massivement augmenté, qu’il fallait s’appuyer sur la production locale. Cette prise de conscience est venue dans certains cas des gouvernements africains, dans d’autres cas des bailleurs de fonds internationaux, qui ont enfin considéré que l’agriculture était un sujet important.

Je parle notamment de la Banque Mondiale mais aussi de la Banque africaine de développement (BAD). Ensuite, des organismes qu’on voyait peu jusque-là, comme la fondation Rockefeller ou la fondation Gates, commencent à soutenir massivement l’agriculture, à travers des coopératives et des organisations de producteurs. Enfin, on voit des ONG comme One Acre Fund ou Livelihoods, et bien sûr des investisseurs privés, locaux ou internationaux. Qu’un fonds comme KKR ait investi dans l’horticulture en Éthiopie (Afriflora) c’est quand même significatif !

Outre l’implication plus forte de ces acteurs, quels outils ont permis ces progrès ?

D’abord, l’utilisation plus importante des intrants, des fertilisants, mais aussi l’amélioration des modes de production et celle des techniques d’irrigation. Le Maroc est sur ce point un exemple : au cours des dix dernières années il a connu une augmentation gigantesque de la micro-irrigation, c’est-à-dire du goutte à goutte, ce qui a permis au pays de se placer sur un chemin très positif.

Ne faisons pas cultiver des produits à des gens qui ne les ont jamais vus de leur vie, qui ne les ont jamais mangés.

Il a beaucoup été question des agropoles durant cette conférence (des zones mises en place par les pouvoirs publics pour attirer des investissements privés afin de dynamiser et de diversifier les productions), que pensez-vous de ces initiatives ?

Il faut faire attention, dans les stratégies gouvernementales agricoles, à ne pas être dans une logique trop top-down. C’est-à-dire une approche qui consiste à dire : « On met de l’argent, on pousse la production et les agriculteurs n’ont qu’à s’adapter ». Il faut aussi prendre en compte les habitudes alimentaires locales, l’expertise agronomique des paysans. Ne faisons pas cultiver des produits à des gens qui ne les ont jamais vus de leur vie, qui ne les ont jamais mangés et qui ont à l’inverse une expertise sur le sorgho ou le manioc. Il y a donc une nécessité de croiser deux choses : d’un côté des grandes politiques gouvernementales ou multilatérales impliquant plusieurs pays et de l’autre, un travail à faire en local, projet par projet.

On observe actuellement une multiplication des projets d’usines d’engrais, qui répondent au déficit d’intrants locaux et accessibles. Mais, parallèlement, émerge un discours qui vante l’utilisation raisonnée de ces engrais. Quelle voie adopter ?

Il faut considérer les deux. À ce stade de développement de l’agriculture africaine, on ne peut pas estimer que les engrais traditionnels doivent être bannis. Leur taux d’utilisation est extrêmement faible. Par ailleurs, certains acteurs font des choses très intéressantes dans les engrais organiques, ou biologiques, comme Éléphant Vert présent au Maroc et au Mali. Il faut les bons engrais pour les agriculteurs africains. Par exemple, OCP a fait un énorme travail sur l’adaptation des engrais aux cultures africaines, à l’acidité des sols dans certaines zones, etc… En revanche, il faut en effet éviter les erreurs qui ont été commises dans les modes de production intensive des pays développés ou de certains pays d’Asie du Sud-Est.

Le problème foncier a été cité comme l’un des principaux blocages actuels. Comment ces conflits peuvent-ils être résolus selon vous ?

Le cadastre est un problème de politique publique. Il faut une tierce partie, neutre, qui soit capable de trancher. Cela signifie avoir des institutions fortes, une impartialité de l’État. Une fois que ce socle est là, il existe des solutions techniques pour venir à bout de ce problème. Le digital pourrait permettre de réaliser un saut dans ce domaine. Imaginez ce qu’on peut faire avec Google Maps pour l’identification des terrains. Ces outils n’existaient pas il y encore peu de temps.

L’Afrique va continuer à être exportateur sur certaines cultures comme les fruits exotiques et l’horticulture, et va même certainement développer ces filières.

Quels secteurs agricoles vont connaitre selon vous une explosion dans les prochaines années ?

Celui des protéines tout d’abord. Bien sûr il y aura les protéines animales, notamment le poulet qui est en train de réaliser des progrès importants, un secteur dans lequel Sipra, en Côte d’Ivoire, est un très bon exemple. Mais les protéines végétales vont également se développer, comme le manioc ou le riz. Ce dernier va exploser : regardez les investissements annoncés par Dangote au Nigeria. Tout ce qui touche à la consommation locale, pour répondre à la sécurité alimentaire, va croître mais aussi l’export. À l’avenir, l’Afrique va continuer à être exportateur sur certaines cultures comme les fruits exotiques et l’horticulture, et va même certainement développer ces filières.