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Tchad : Idriss Déby Itno doit accepter un dialogue inclusif avec l’opposition

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Député et président de l’Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR), Saleh Kebzabo est également chef de file de l'opposition tchadienne.

Le président du Tchad Idriss Déby Itno, le 18 janvier 2017, au palais présidentiel. © Vincent Fournier/JA

Aujourd'hui, force est de constater que la situation est bloquée au Tchad.

Tout ce qui nous oppose à M. Déby a refait surface, étalant au grand jour l’incurie de son gouvernement. Il a perpétré un coup d’État électoral, le 21 avril 2016, au soir des résultats donnés par la Ceni. Je l’ai bel et bien battu, il est arrivé en quatrième position et personne de son camp ne l’a contesté à ce jour. La défaite de M. Déby était prévisible, car le bilan de 26 ans de pouvoir est une catastrophe pour le Tchad. La banqueroute totale de l’État est un fait avéré. Les détournements massifs à ciel ouvert se pratiquent à tous les niveaux dans l’impunité. La confiscation des libertés individuelles et collectives avec une démocratie en trompe l’œil est une option constante.

Les conflits inter-communautaires sont exacerbés. Les forces de défense aux effectifs inconnus comptent plus de 500 généraux en majorité illettrés. Le niveau scolaire est sans cesse déclinant avec des infrastructures en paille, quand il y en a, et l’on observe un échec total du système de santé. Enfin, la fonction publique est pléthorique avec des fonctionnaires bardés de faux diplômes. En prime, une gestion patrimoniale de plus en plus accentuée… et j’en passe.

Le malheur du Tchad, qui en fait aussi un pays apparemment stable, c’est son armée aguerrie par des rebellions sans fin. Depuis plus de 20 ans, M. Déby a mis cette armée à son service et en récolte des bénéfices personnels, politiques et autres. Ainsi, il a organisé des interventions en RDC dans l’Équateur à la demande de Kabila père, au Congo pendant la guerre civile pour soutenir la faction de Sassou Nguesso, en RCA pour chasser d’abord Patassé et installer Bozizé qui sera à son tour chassé, au Mali, au Niger, au Nigeria et au Cameroun contre Aqmi et Boko Haram. Il faut y ajouter les interventions en Libye et au Soudan, sans oublier que Deby avait été sollicité au Togo et en Côte d’Ivoire !

Tout cela a coûté très cher en pertes humaines et matérielles. En Afrique, ce sont ces faits de guerre qui ont rendu M. Déby populaire, les gens restant dans l’ignorance de sa politique intérieure. Les Occidentaux, les Français en tête, ont adoubé M. Déby, considéré à juste titre comme le « fournisseur régional de sécurité à moindre coût ». M. Déby a su se vendre politiquement, et les partenaires du Tchad ont décidé de fermer les yeux sur ses dérives démocratiques et sa mauvaise gouvernance économique et financière.

L’un de ses plus grands crimes est la faillite de la gestion des revenus pétroliers. Il a trompé les Occidentaux en faisant semblant d’accepter les conditions de gestion des fonds pétroliers. À la première occasion, il a cassé les lois pour ne rendre de comptes à personne. Il a menti aux Tchadiens en leur promettant de financer l’agriculture et l’élevage avec les ressources pétrolières. Les résultats sont là, le monde rural n’a jamais été aussi pauvre et c’est lui qui va payer les pots cassés.

Le Tchad est une poudrière qui peut sauter à tout moment

L’opposition tchadienne est victime de cette situation inique où les Occidentaux peuvent encore décider du sort du Tchad, malgré tous les échecs de leur poulain. Jusqu’à quand ? Faut-il se résoudre à attendre que l’État soit définitivement bloqué ? Faut-il fermer les yeux sur la grave crise cotonnière qui sévit depuis quelques mois, privant près de quatre millions de personnes des revenus de leur production qui leur reste encore sur les bras ? Faut-il ignorer les chantiers arrêtés depuis deux ans au moins et qui ont coûté des centaines de milliards en pure perte ? Les chantiers non achevés des villas de l’Union africaine, des ministères des Finances et des Affaires étrangères, ainsi que ceux de la radio-télévision, notamment, constituent un scandale dont nous disposons des dossiers qui parleront un jour.

Sous des cieux plus démocratiques, la contestation serait amplifiée. Au Tchad, nous observons que la société civile et les acteurs politiques travaillent dans des conditions extrêmement difficiles où la police politique sévit comme à l’époque de la dictature de M. Hissène Habré dont M. Déby est le parfait apprenti. Les espaces de liberté sont de plus en plus réduits : les arrestations des opposants sont devenues fréquentes, les médias publics muselés sont quasiment fermés à l’opposition tandis que la presse privée est contrainte de pratiquer l’autocensure. Au Tchad, sous Déby, aucune manifestation n’est autorisée, le droit de grève a été galvaudé et les jeunes étudiants réduits à la mendicité parce que leur pitance de bourse est supprimée.

Le Tchad est une poudrière qui peut sauter à tout moment. L’année dernière, ce sont les partenaires du Tchad qui ont assuré toutes les charges régaliennes de l’État comme les salaires et les pensions. La société nationale Cotontchad, pour la première fois depuis près de 100 ans, n’a pas enlevé le coton chez les producteurs depuis octobre, faute de moyens financiers. Face à toutes ces crises, l’opposition appelle humblement à un dialogue inclusif qui est, selon elle, la seule solution au drame tchadien.

À l’évidence, 26 ans de pouvoir absolu, ça use, et M. Déby n’a plus rien de plausible à proposer aux Tchadiens. Toute la question est de savoir si, débarrassé de sa vanité, M. Déby accédera à notre demande pour sauver son pays. Mais qu’attendre d’un homme qui déclare qu’après lui, aucun Tchadien n’a la capacité de diriger le pays ?

PS : M. Déby dit que j’ai été 5 fois « son » ministre alors que je pensais travailler pour le Tchad. Je ne suis jamais entré au gouvernement en écoutant mon nom sur les antennes de la Radio nationale, mais à deux reprises, après un accord politique en bonne et due forme. Chaque fois que ces accords ont été violés, j’ai déposé le tablier. Déby le sait mieux que quiconque. C’est pour cela qu’il rumine une revanche inassouvie contre moi qui n’ai « jamais pillé, jamais volé et jamais tué ».

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