Mali – Moussa Mara : « La justice a de la mémoire »

Moussa Mara à Paris en octobre 2014. © Vincent Fournier/J.A.

Le jeune Premier ministre malien, Moussa Mara, comptable de formation, a pris la tête du gouvernement en avril dernier dans un contexte encore très instable. De passage à Paris début octobre, il s'est exprimé sur les sujets brûlants du moment : retour des aides du FMI, réformes institutionnelles, procès du général putschiste Amadou Haya Sanogo et accords d’Alger...

La veille de sa visite au 57 bis de la rue d’Auteuil, le 7 octobre, il a donné une conférence à l’Assemblée nationale sur la sécurité dans le Sahel. Lui, le jeune expert-comptable formé en France et arrivé il y a moins de dix ans en politique, a fait salle comble. Souriant, détendu, l’ancien rival d’Ibrahim Boubacar Keïta au premier tour de la présidentielle de 2013 (il n’avait obtenu que 1,53 % des suffrages) apparaît désormais comme le meilleur atout du chef de l’État malien : nommé en avril dernier à la tête du gouvernement, Moussa Mara a pour lui d’être arrivé trop tard pour être impliqué dans les affaires de corruption qui agitent le gouvernement (lire J.A. no 2805) – des affaires qui ont presque fait oublier sa responsabilité dans la débâcle de l’armée malienne, en mai, à Kidal.


Moussa Mara : "Bamako est disposé à répondre… par Jeuneafriquetv

Réagissant à la question des sanctions qui seront décidées contre les responsables des contrats d’armement que le Fonds monétaire international (FMI) juge surfacturés, il assure que personne n’a forcé la main au Mali et que le gouvernement n’est pas à la botte de ses bailleurs de fonds. Moussa Mara a beau n’avoir que 39 ans, il maîtrise parfaitement sa communication. La politique n’a que peu de secrets pour cet enfant du sérail (son père, Joseph Mara, fut membre du Comité militaire de libération nationale qui mit fin à la présidence de Modibo Keïta en 1968, avant de tomber en disgrâce).

Ce jour-là, au siège de Jeune Afrique, le Premier ministre joue à fond la carte de la transparence. Oui, il a conscience que le pays est miné par la corruption et que l’administration n’est pas épargnée, bien au contraire. Mais il veut croire que la réforme constitutionnelle en cours balaiera de vieilles habitudes. "On changera peut-être de République, ajoute-t-il. Mais ce n’est pas la République qui est en cause, c’est ce que l’on en a fait." Et d’ajouter : "Lors de la première République, c’était la honte qui empêchait ces pratiques [le vol institutionnalisé, NDLR]. Puis, sous Moussa Traoré, c’était la peur. Aujourd’hui, il n’y a plus ni honte ni peur."

Honte et peur : les mamelles du destin malien ? C’est en tout cas sur ces deux leviers qu’il entend à sa manière s’appuyer. Il faut, continue-t-il, une justice forte et indépendante. Certes, au Mali, beaucoup de chemin reste à parcourir. Il faudra encore s’armer de patience avant que les victimes des groupes armés, au Nord, et de la junte militaire à l’époque dirigée par Amadou Haya Sanogo, au Sud, obtiennent réparation. "La justice ne peut pas avancer plus vite que la sécurisation du Nord. Elle dépend du rétablissement d’un véritable État de droit dans ces régions et tout cela est très lent. Mais la justice a de la mémoire, et il y a des crimes qui sont imprescriptibles."

Donc la justice passera, si l’on en croit Moussa Mara. Encore faudrait-il que les forces internationales en présence renforcent leur dispositif et que la mission onusienne Minusma s’attelle enfin à cantonner les groupes armés présents dans les villes du Nord. C’est là, selon le Premier ministre, le péché originel des forces internationales présentes au Mali : "En limitant leurs mouvements, on aurait évité de nombreux attentats." La Minusma, explique-t-il, s’est trompée en favorisant la dilution de certains combattants, indifférents au Mali ou à la cause de l’Azawad, dans des groupes armés "labellisés" : "Ces groupes terroristes n’ont aucune ambition politique. Ils utilisent les groupes armés comme un paravent."

Moussa Mara souhaite que les négociations en cours à Alger débouchent sur un accord avec les groupes armés. "Il faut, conclut-il, des accords détaillés et complets, qui traitent des questions de fond qui sont à l’origine de la crise. Nous sommes disposés à aller vers un accord qui réponde aux revendications des groupes armés si elles sont légitimes."