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RDC – Capitaine Mak Hazukay : « Ceux qui tuent à Beni agissent de connivence avec des autochtones »

Par - Envoyé spécial à Beni

Le capitaine Mak Hazukay, porte-parole de l'armée congolaise pour l'opération "Sokola 1", le 16 février 2017 à Beni, dans le nord-est de la RDC. © Trésor Kibangula/J.A.

Trois ans après le lancement de la traque contre les rebelles ougandais ADF, l'armée congolaise peine à venir à bout des présumés auteurs des massacres de Beni, dans le nord-est de la RDC. Pour quelles raisons ? Entretien sans fard avec le capitaine Mak Hazukay, porte-parole de l'opération "Sokola 1".

À Beni, l’officier n’hésite pas à débattre avec des politiques sur les plateaux de télévision locale. Pour défendre l’image de l’armée congolaise, rien n’arrête le capitaine Mak Hazukay, porte-parole de l’opération « Sokola 1 » (ratisser, en lingala), lancée début 2014 par les Forces armées de la RD Congo (FARDC) contre les rebelles ougandais des Forces démocratiques alliées (ADF).

Mak Hazukay est un homme qui n’évite pas les médias. Au contraire. « J’adore le journalisme », avoue-t-il. Entre 2003 et 2008, c’est d’ailleurs sur les bancs de l’Institut facultaire des sciences de l’information et de la communication que cet ancien élève de l’Académie royale militaire de Meknès, au Maroc, est allé se former. Et ce n’est donc pas par hasard que, depuis mars 2015, il lui a été confié la mission de parler au nom de l’armée dans le cadre de la traque contre les ADF à Beni, dans le grand-nord congolais (nord-est). Il en a l’expérience. Lui qui a été, entre autres, directeur adjoint de la presse audiovisuelle militaire et animateur des émissions sur les FARDC à la télévision nationale.

Jeune Afrique : Où en est l’opération « Sokola 1 » lancée début 2014 pour traquer les rebelles ougandais ADF dans le territoire de Beni ?

Capitaine Mak Hazukay : On observe aujourd’hui une accalmie. Cela est dû aux pressions que les FARDC sont en train d’exercer sur l’ennemi. Il n’y a pas longtemps, l’ennemi sortait et venait tuer, égorger et piller des villages. Et ce massacre de grande envergure remonte au mois d’août.

Depuis, nous avons réussi à construire une seconde ceinture autour du « triangle de la mort » [zone comprise entre Mbau, Kamango et Eringeti, NDRL]. Nous poursuivons par ailleurs des opérations de routine, des patrouilles régulières de reconnaissance et de combat, entre autres. Nous avons aussi positionné des militaires sur des grands axes pour assurer le contrôle, la surveillance et la sécurité sur les routes.

Carte du triangle de la mort à Beni, compris entre Mbau, chef-lieu du secteur Beni-Mbau, Kamango, dans la chefferie des Watalinga, plus à l’est, et Eringeti, au nord de Mbau.

C’est une guerre asymétrique !

Pourtant, à moins de 30 km de Beni, des habitants ont encore peur de retourner dans leurs villages, d’autres n’osent plus aller dans leurs champs…

Nous n’avons pas encore décrété la fin de la guerre. C’est normal que les gens se sentent en insécurité. Nous sommes confrontés à un ennemi qui peut surgir à tout moment : c’est une guerre asymétrique ! Le travail est en train d’être fait pour l’éradiquer, mais nous avons choisi de ne pas trop médiatiser nos escarmouches dès lors qu’elles ne touchent pas nos populations. C’est pourquoi seul le bilan des civils tués [plus de 1 000 depuis 2014, selon des sources concordantes, ndrl] est connu, mais l’armée s’abstient d’avancer un chiffre. Pourtant, nous faisons d’énormes sacrifices, nous perdons des militaires.

Autrement dit, il est donc impossible de savoir combien de soldats sont morts depuis le début de la traque contre les ADF…

Les chiffres existent, mais ils seront communiqués au moment opportun.

En attendant, avez-vous pu identifier l’ennemi que vous combattez et traquez depuis trois ans ?

Nous combattons des intégristes islamistes de l’ADF

Avant toute opération militaire, il y a toujours un travail d’état-major qui se fait en amont. C’est en effet à cette étape-là que l’on étudie l’ennemi, on l’identifie et on adopte des mesures d’ordre tactique, stratégique et opérationnel pour le combattre. Pour nous, il n’y point de doute : nous combattons des intégristes islamistes de l’ADF. Et nous en avons des preuves. Nous ramassons des documents dans des sites et bunkers qui étaient occupés par l’ennemi. Nous recueillons également des témoignages auprès de certains ADF capturés ou rendus. Un procès est d’ailleurs en cours et cette piste est sérieusement privilégiée.

Les ADF sont en train d’enseigner le jihad dans la forêt. En fait, grâce au procès en cours, nous savons aujourd’hui que tout est parti de la mosquée de Katindo, à Goma. C’est là-bas qu’on recrutait et formait de futurs jihadistes qui étaient par la suite envoyés à Beni. Il vous souviendra que Jamil Mukulu [chef des ADF arrêté en Tanzanie, puis transféré en Ouganda, ndrl] était chrétien mais qu’il s’est converti à l’islam pour diriger les ADF. Et deux imams ont même été condamnés dans l’affaire. Ce qui corrobore la thèse de l’armée.

Mais, en dehors des ADF, il y a aussi nos frères congolais, des miliciens Maï-Maï Corps du Christ, qui sont en train de nous rendre un très mauvais service. Certains sont venus dans la ville de Beni, prétendant vouloir aider l’armée à combattre des intégristes dans la forêt. En débroussaillant notamment les sentiers. Mais lorsque nous avons posé certaines conditions pour réglementer leur appui, ils se sont retirés sur le Mont-Carmel [colline située au sud-est de Butembo, ville voisine de Beni, NDRL] et au village de Kabasha où ils ont commencé à commettre des exactions et à proclamer leur opposition au pouvoir en place. Cette situation nous a désorientés : nous avons dû réorganiser les opérations pour nous occuper aussi de ces Maï-Maï.

Pourquoi l’armée ne parvient-elle toujours pas à vaincre cet ennemi déjà identifié ?

Pour mettre fin à ce qui se passe à Beni, il faut la collaboration de tout le monde. Toutes les couches de la population doivent contribuer à la pacification. Que ce soient les opérateurs sociaux, économiques, politiques ou sécuritaires, tout le monde doit mettre la main à la pâte. Car cette guerre est asymétrique.

Il est possible que ces tueurs de Beni travaillent en intelligence avec certains fils égarés de la contrée

Les ADF sont arrivés chez nous comme des réfugiés. Ils étaient bien intégrés dans la société : ils faisaient des affaires, ils ont marié leurs filles et fils, ils ont épousé des autochtones. D’un coup, ils se sont retirés dans la forêt et ont commencé à lancer des attaques ciblées contre des gens qui avaient directement des problèmes avec eux. Puis, la situation a dégénéré.

Mais aujourd’hui, ceux qui tuent à Beni agissent de connivence avec des autochtones. Dans la forêt, l’on trouve certes des Soudanais, des Rwandais, des Tanzaniens, des Burundais, des Somaliens, des Ougandais… Pour y survivre et mener cette entreprise criminelle, il faut avoir le soutien d’autochtones. Il est donc possible que ces intégristes islamistes travaillent en intelligence secrète avec certains fils égarés de la contrée. Même si, ici, la population ne veut pas entendre ce discours.

Des rapports onusiens et ceux de plusieurs chercheurs pointent aussi une certaine connexion entre des éléments des FARDC et des tueurs de Beni. Que répondez-vous ?

Est-ce que les experts onusiens, rédacteurs de ces rapports, ont déjà donné des preuves de leurs allégations ? On raconte beaucoup de choses sans avancer de preuves irréfutables. Ces rapports d’experts onusiens salissent l’armée et démotivent des troupes au front. Pour nous, le procès en cours constitue une opportunité pour faire éclater la vérité. Il y a des officiers des FARDC et des civils, nationaux ou étrangers, qui comparaissent. C’est donc à l’issue de cette instruction qu’on saura dégager la responsabilité de chacun.

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