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Les législatives tunisiennes décryptées 3/3 : une élection de BCE au premier tour de la présidentielle ?

Béji Caïd Essebsi (BCE), leader de Nida Tounes. © AFP

Pour conclure une série de trois entretiens, Karim Guellaty et Cyril Grislain Karray, spécialistes en communication politique, évoquent, à la suite de la victoire de Nida Tounes aux législatives tunisiennes, la possibilité d'une élection de Béji Caïd Essebsi (BCE) au premier tour de la présidentielle.

Que va-t-il se passer maintenant ? Les résultats des législatives du 26 octobre vont-ils impacter ceux de la présidentielle à venir, prévue le 23 novembre ? Certains candidats "chefs de parti" sont-ils d’ores et déjà virtuellement éliminés ? Les candidats indépendants ont-ils une chance de tirer leur épingle du jeu, en dépit ou à cause de la bipolarisation déséquilibrée ? Béji Caïd Essebsi (BCE) peut-il au contraire envisager une victoire dès le premier tour ?

Karim Guellaty : Béji Caïd Essebsi était déjà le favori de cette élection. Le résultat des législatives renforce son statut. Il dispose d’une équation personnelle très forte. Une élection se joue sur trois leviers : l’identification à la personne, l’identification au positionnement politique et l’identification au programme. BCE remplit les deux premiers de ces trois critères. Seul le troisième levier – celui du programme – peut encore être "actionné" par ses adversaires pour créer un clivage. Mais, à supposer qu’ils y arrivent, le délai imparti leur permettra-t-il de refaire leur retard, sachant que le premier tour de la présidentielle est prévu dans moins d’un mois ? Ce n’est pas évident. Faut-il en conclure que "la partie est pliée" ?

>> Lire les deux précédents décryptages: 1/3 : victoire de Nida Tounes, vote sanction ou plébiscite ? et 2/3 : bipolarisation sur fond de désenchantement démocratique

Non, car il reste encore un paramètre : les alliances. Les alliances entre d’autres candidats et des formations politiques dans une sorte de front anti-BCE, qui pourrait créer une dynamique, mais aussi l’éventualité d’une alliance ou d’une coalition gouvernante entre Nida et Ennahdha. Nida et ses alliés naturels représentés au Parlement ne disposent pas de la majorité absolue et pourraient avoir besoin d’Ennahdha pour gouverner. Si Nida s’alliait à Ennahdha, cela pourrait mettre en difficulté BCE et faire perdre à sa candidature une partie du bénéfice de l’identification et du positionnement.

Si Béji Caïd Essebsi réalise un sans-faute, il passera.

Deux hypothèses seraient alors possibles : soit la remontée en flèche d’un candidat, qui se glisserait dans l’espace libéré, soit la désaffection d’une partie de l’électorat naturel de BCE, qui, du coup, s’abstiendrait. Mais même dans ce dernier cas, l’avance de BCE est telle qu’il pourrait malgré tout réussir à se faire élire. Pour résumer, tout dépendra de l’attitude de BCE et de son parti, Nida Tounes. Si Béji Caïd Essebsi réalise un sans-faute, il passera quoi que fassent les autres candidats. Si Nida se laisse griser par sa victoire, si ses dirigeants commettent des bourdes et des impairs, cela pourrait impacter négativement les chances de BCE. Cela fait beaucoup de si…

>> Lire aussi : Nida Tounes en tête des législatives, le paysage politique recomposé

Cyril Grislain Karray : Un des 27 candidats, Hechmi Hamdi, vient d’annoncer qu’il se retirait de la course et d’autres pourraient l’imiter. Néanmoins, il restera au final une vingtaine de prétendants, qui, par leur présence et par la dispersion des votes qu’elle va occasionner, risquent de créer un aléa statistique. Essayons d’analyser objectivement la situation. On peut supposer que ceux qui ont voté pour Béji Caïd Essebsi le 26 octobre retourneront voter le 23 novembre, car ils auront été confortés dans leur choix. Ce sont les autres, ceux qui ont voté pour d’autres listes que Nida, et les 30 % des inscrits qui n’ont pas voté dimanche dernier, qui feront la décision. S’ils se démobilisent et s’abstiennent, BCE peut passer dès le premier tour.

Si la participation augmente nettement, les choses pourraient devenir un peu plus incertaines.

En revanche, si la participation augmente nettement, les choses pourraient devenir un peu plus incertaines. Les candidats susceptibles de contrarier l’élection annoncée de BCE ne sont pas légion. Mustapha Ben Jaâfar est quasiment éliminé. Les Destouriens ont perdu beaucoup de leur attrait ; Abderrahim Zouari a fait un score proche de zéro et Kamel Morjane, qui n’a emporté que cinq sièges, est très fragilisé. Les choses paraissent donc mal engagées pour l’autre ancien ministre de Ben Ali, Mondher Zenaïdi, qui se présente comme indépendant.

Qui reste-t-il ? Pas grand-monde en réalité. Il y a Slim Riahi, le patron de l’UPL, car sa formation s’est hissée à la troisième place, et car ses moyens semblent illimités. Il a le vent en poupe, même s’il part de loin. Il reste Moncef Marzouki, le président sortant, dont la formation, le CPR, a essuyé une déculottée, mais qui peut drainer une partie du vote islamiste en déshérence. Sa fonction l’avantage, car elle lui assure une visibilité médiatique et institutionnelle. Il reste aussi peut-être Ahmed Néjib Chebbi, bien que son parti, El Joumhouri, ait essuyé une sévère défaite. Il peut faire figure de "recours raisonnable" face à BCE, aux yeux de tous ceux qui récusent le populisme et qui craignent une monopolisation de tous les pouvoirs entre les mains de Nida Tounes…

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Propos recueillis à Tunis par Samy Ghorbal          
 

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