Drépanocytose : la thérapie génique offre de nouveaux espoirs pour les malades en Afrique

Image de microscope montrant les globules rouges en forme de faucille d'un patient atteint de drépanocytose. © AP/SIPA

Une équipe parisienne de l’hôpital Necker - Enfants malades (APHP) a réalisé une prouesse médicale en soignant un adolescent atteint de la drépanocytose grâce à la thérapie génique. Une avancée majeure qui ouvre de nouveaux espoirs pour les patients touchés par cette maladie très présente sur le continent africain. Interview du Dr Jean-Antoine Ribeil, qui a participé à l’étude.

Jeune Afrique : En quoi a consisté exactement cette thérapie génique ?

Docteur Jean-Antoine Ribeil : D’abord, il faut bien comprendre que la drépanocytose est une pathologie de l’hémoglobine. Chez les malades, cette protéine contenue dans les globules rouges présente une structure anormale. Ce qui contribue à déformer les cellules et et entraîne de terribles douleurs.

Pour s’attaquer à la maladie, nous avons cherché à modifier à l’intérieur de la moelle osseuse les cellules souches hématopoïétiques (CSH), qui produisent les globules rouges contenant l’hémoglobine. Lors du prélèvement de moelle osseuse au bloc opératoire, nous avons aspiré plusieurs millions de ces CSH, afin d’y insérer un gène capable de corriger l’anomalie drépanocytaire. Pour cela, nous avions besoin d’un vecteur viral, qui puisse entrer dans le noyau de la cellule et y insérer le bout d’ADN. Le VIH, le virus qui cause le Sida, est apparu comme le candidat idéal. Nous l’avons déconstruit pour en garder seulement les « bonnes parties », en l’occurrence celles qui ont permis de transporter l’ADN jusqu’à l’intérieur des cellules.

Entre-temps, nous avons fait subir au patient une chimiothérapie afin de supprimer les CSH défectueuses dans la moelle osseuse et y intégrer celles que nous avions corrigées. Celles-ci ont repris leur place naturellement et se sont renouvelées, en produisant des globules rouges qui ne présentaient plus les caractéristiques de la drépanocytose.

Comment se porte aujourd’hui le patient ?

Comme un adolescent normal ! Il ne se rend à l’hôpital qu’à l’occasion de contrôles de routine, et n’a aucun traitement post-greffe. Difficile de dire par contre s’il est entièrement « guéri », car nous disposons seulement de quinze mois de recul. Mais il semble pour le moment en rémission complète.

Sur une échelle de 0 à 10, le patient ressent quasiment une douleur constante entre 3 et 4. Sans parler des pics de la maladie…

Quel était son quotidien avant la thérapie génique ?

Un véritable calvaire. Gravement atteint par la drépanocytose, ce patient – alors âgé de 13 ans – ne réagissait pas aux thérapies habituelles. Il ne disposait pas également de donneur HLA-compatible pour une greffe de moelle osseuse – ce qui est le cas d’environ 75 % des drépanocytaires. Seul moyen de soulager ses terribles crises : lui faire des transfusions sanguines chaque mois à l’hôpital. Des conditions éprouvantes qui nous avaient conduit à le sélectionner pour notre essai.

Il faut bien se rendre compte du quotidien d’un drépanocytaire. Sur une échelle de 0 à 10, le patient ressent quasiment une douleur constante entre 3 et 4. Sans parler des pics de la maladie, qui se manifestent par de douleurs osseuses, des complications pulmonaires, des accidents vasculaires cérébraux… Bref, une maladie extrêmement invalidante.

En Afrique, on compte environ 200 000 cas de drépanocytaires détectés chaque année. Pourquoi la maladie touche-t-elle autant le continent ?

Dans le cas de la drépanocytose, les globules rouges présentent une durée de vie bien plus réduite que la normale. Or on sait que le parasite du paludisme, présent en Afrique depuis des millénaires, a besoin de globules rouges en pleine santé pour pouvoir se reproduire dans l’organisme. Si leur longévité est plus courte, le paludisme aura plus de mal à se propager. La drépanocytose serait donc une réponse de l’évolution au paludisme. Mais elle ne constitue en rien une protection contre l’infection. C’est peut-être vrai à l’échelle de plusieurs milliers d’années. Cela n’est pas le cas à l’échelle individuelle. Autant dire que vous présentez autant de risques de mourir du palu si vous êtes drépanocytaire ou non.

Le coût de votre thérapie génique est estimé à 500 000 euros. Malgré son coût très élevé, ouvre-t-elle un espoir pour les malades africains ?

La question du prix a peu de sens. C’est comme si vous imaginiez le prix d’un iPhone dans les années 1970. Il était alors inconcevable d’avoir accès à une telle technologie. Or le fait d’avoir un smartphone paraît très banal aujourd’hui. La démocratisation de notre thérapie dépendra de la production, des négociations avec les autorités de santé, des nouveaux modèles de remboursement de soins… Un processus qui prendra évidemment beaucoup de temps.

Le test de dépistage rapide, qui vient d’être testé avec succès en Afrique, est une avancée majeure

Reste que notre essai ouvre de nouvelles perspectives pour les malades en Afrique et dans le monde entier. Nous essayons déjà de déterminer les pays qui disposent de systèmes de santé suffisamment organisés pour mettre en place des programmes de greffe. Mis à part la procédure de correction intracellulaire, qui demeure pour le moment hors de portée en Afrique, celle de la greffe l’est beaucoup moins.

On peut très bien concevoir de prélever les cellules en Afrique, les envoyer en Europe où elles seraient corrigées, les congeler, puis les renvoyer sur place et les greffer. Nous avons déjà des contacts avec la RD Congo, le Maroc, l’Afrique du Sud, le Mali… Cela pourrait se faire d’ici une décennie ou deux, même s’il est difficile de faire des prévisions.

Pour autant, est-il souhaitable de vouloir corriger les gènes de 200 000 personnes chaque année ? Non, et c’est même absurde.

Quelle est la meilleure approche à adopter selon vous ?

Un traitement préventif, qui permet d’éviter la dissémination de cette maladie à grande échelle. En ce sens, le test de dépistage rapide, qui vient d’être testé avec succès en Afrique, est une avancée majeure. Auparavant, les gens n’étaient plus joignables avant même d’avoir reçu les résultats du test. Ils n’étaient pas conscients qu’ils pouvaient transmettre cette maladie et ne pouvaient pas recevoir de soins pour prévenir les complications.