Juliette Smeralda : « Le modèle de beauté qu’on vend aux femmes du continent n’est pas africain »

Par Jeune Afrique

Les cheveux crépus ne sont pas encore la norme. © Couverture du livre "Peau noire, cheveu crépu" (Editions Jasor, 2005).

Pour la sociologue Juliette Smeralda, les contraintes sociales qui pèsent sur les Africaines ne leur rendent pas facile le retour au naturel. Mais le mouvement "nappy" témoigne d'une liberté nouvelle pour ces adeptes de la beauté noire.

Depuis quelques mois, les rencontres entre "nappy" se multiplient à Abidjan, Yaoundé et dans d’autres capitales africaines. Après avoir conquis la diaspora dans les années 2000, ce mouvement qui prône le retour aux cheveux naturels se développe massivement sur le continent, notamment grâce aux réseaux sociaux.

Juliette Smeralda, sociologue martiniquaise auteure de plusieurs travaux sur les traitements socioculturels du corps, l’esthétique et l’interculturalité et de l’ouvrage Peau noire, cheveu crépu. L’histoire d’une aliénation (Éditions Jasor, 2005), aborde le défrisage sous un angle sociologique et revient sur l’essor des "nappy" en Afrique. Interview.

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Jeune Afrique : Quelles sont les origines de la représentation négative du cheveu crépu ?

Juliette Smeralda (photo ci-contre) : Il faut remonter à la mise en esclavage des Africains au XVIe et à la Traite négrière transatlantique pour comprendre ce phénomène. Avant leur déportation, les Africains ont des pratiques esthétiques, des soins du corps, de la peau et du cheveu extrêmement élaborés et tout à fait adaptées à leur environnement, et s’agissant du cheveu, à la structure de celui-ci.

Cet équilibre sera rompu dès le début de la Traite négrière transatlantique. Dans la cale du bateau négrier, les Africains se retrouvent les poings liés, et dépourvus de tous les accessoires traditionnellement nécessaires à leur hygiène corporelle et capillaire, les conditions de leur arrachement à leur culture ne leur ayant pas permis de les transporter avec eux dans les Amériques, où ils seront asservis sur les plantations.

En Afrique, la coiffure était une activité pendant laquelle se transmettaient l’histoire des généalogies aux enfants, et bien d’autres traits de leur culture.

Les esclavagistes européens conçoivent le corps noir et le cheveu crépu en des termes tout à fait péjoratifs, et ce sera la première image que les Noirs verront se refléter dans les yeux de ceux avec qui ils sont contraints de vivre, dans un rapport inédit de dominants à dominés. Ne pouvant s’en prendre aux colons qui les privent de leur temps culturel, les Africains mis en esclavage vont se retourner contre leurs cheveux, qui se mettront très vite à devenir un problème du fait du manque de soins et de coiffage. Ne pouvant les coiffer que grossièrement, les femmes vont les cacher sous des mouchoirs de tête, ou utiliser bien d’autres "stratégies"de camouflage.

Au manque d’accessoires adaptés à l’entretien du cheveu africain, et au refus des colons d’accorder aux esclavagisés du temps à consacrer à cet entretien, s’ajoute donc une organisation du "temps économique" de la société de plantation qui se révèle totalement différente de celle du "temps culturel" des sociétés africaines, qui accordaient une place importante à la coiffure – qui était en même temps une activité pendant laquelle se transmettaient l’histoire des généalogies aux enfants, et bien d’autres traits de leur culture.

Le concept "nappy" a d’abord touché les diasporas avant d’investir le continent africain. Comment expliquez-vous ce retard du continent ?

Il ne s’agit pas d’un "retard". Les Africains n’alignent pas nécessairement leurs pratiques sur celles de leurs diasporas. Il y a cependant des considérations sociologiques à prendre en compte qui expliquent que le défrisage continue à apparaître aux femmes noires comme la panacée au crépu d’un cheveu qu’elles ont conceptualisé depuis près de deux siècles en termes de cheveu difficile à coiffer et inesthétique. Derrière cette rationalisation de la "nécessité" du lissage se cache un désamour du cheveu crépu, à qui il est reproché de ne pas être long (d’où l’importance des coiffures à rajout), et de ne pas être présentable en l’état dans les lieux de prestige (d’où le lissage). Les stéréotypes très négatifs qui sont encore véhiculés sur le cheveu crépu expliquent parfaitement ce désamour, chez celles qui sont dépossédées de leur histoire.

Les contraintes sociales qui pèsent en effet sur les femmes du continent ne leur rendent pas facile le retour au naturel, le modèle occidental y occupant une place dominante.

Actuellement, des courants nappy se structurent dans quelques pays d’Afrique, sans que l’on sache dire s’il s’agit d’une mode ou d’un mouvement de fond. Les contraintes sociales qui pèsent en effet sur les femmes du continent ne leur rendent pas facile le retour au naturel, le modèle occidental y occupant une place dominante.

Le mouvement "nappy" est surtout porté par des jeunes femmes qui maîtrisent les réseaux sociaux et ne sont pas complexées par leurs cheveux. Porter une coupe naturelle, en 2014, relève-t-il de l’affirmation identitaire ?

Faut-il parler d’affirmation identitaire ? Et faut-il croire que, dans l’affirmative, ce phénomène inquièterait ? Mais pourquoi ? Pour des raisons économiques ? C’est sans doute la place qu’accordaient les membres des Black Panthers au port du cheveu naturel qui autorise ce rapprochement… Mais nous ne sommes pas dans l’Amérique des années soixante. Il y a probablement une volonté chez certaines femmes noires, en tout cas, de s’émanciper des lourdes contraintes d’ordre esthétique qui pèsent sur elles. L’on aime à rappeler qu’elles dépensent trois fois plus que les autres femmes pour leur beauté, mais c’est parce que le modèle qu’on leur "vend" n’est pas africain. L’effort à faire pour réduire leurs spécificités morphologiques pour coller de plus près aux canons de la beauté occidentale explique ce coût plus élevé.

Composer avec leurs cheveux crépus est sans doute une liberté nouvelle pour beaucoup de celles qui sont fatiguées de se soumettre au diktat de coûteuses modes capillaires – qui ont, que l’on ne s’y trompe pas, encore de beaux jours devant elles car par ses stratégies sans cesse actualisées, l’industrie de la cosmétologie montre qu’elle n’est pas disposée à voir baisser ses parts de marchés auprès d’un public de consommateurs qu’elle maintient sous contrôle. L’issue de cette compétition très inégale nous dira qui de l’identité ou d’autres motivations restées dans l’ombre aura triomphé dans le mouvement nappy.

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Propos recueillis par Emeline Wuilbercq