La Tunisie six ans après le Printemps arabe : dernier sursis ou premier sursaut ?

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Michel-Henry Bouchet est professeur de finance à SKEMA Business School (Lille, France) et président d'Owen Stanley Financial.

Des policiers tunisiens manifestent devant le palais présidentiel à Carthage, près de Tunis, pour demander une augmentation de salaire, le 25 janvier 2017. © Riadh Dridi/AP/SIPA

Il y a six ans, un soulèvement populaire en Tunisie provoquait l’exil précipité du dictateur Ben Ali, de sa famille et de certains de ses affidés. Ce que ni la France ni les partenaires européens de la Tunisie n’ont compris depuis, est que le printemps arabe en Tunisie résulte moins d’une révolution que d’une révolte populaire.

La première eût entraîné un renouvellement de grande ampleur des élites socio-politiques au pouvoir avec une réorientation des priorités économiques visant à promouvoir l’emploi des jeunes par le développement des infrastructures dans les régions défavorisées au sud-ouest du pays.

La seconde s’est réduite à l’expulsion d’un gang et de certains de ses alliés qui avaient mis le pays en coupe réglée, sans modifier les réseaux de connivence ni le système de prébendes.

Les écarts de revenus entre classes et entre régions restent considérables en Tunisie, et l’économie demeure dépendante du secteur du tourisme aujourd’hui en berne, et de l’investissement direct qui s’est réorienté vers le Maroc et le sud de l’Europe.

Espoirs et frustrations

La France et l’ensemble des pays occidentaux ont réduit la Tunisie à un statut de « maillon faible » dans le processus démocratique des pays émergents musulmans. Ils exhortent le gouvernement de coalition à Tunis à ne pas céder aux pressions des islamistes, à renforcer la sécurité intérieure et aux frontières, et à stimuler une croissance porteuse d’emplois.

Mais un triple problème se pose : d’une part, les islamistes, liés aux Frères musulmans et partisans d’un pouvoir théocratique, jouent un rôle clé au sein de la coalition gouvernementale et ont pris en otage le parti social-libéral disposé à pactiser avec les cadres de l’ancien régime ; d’autre part, ce gouvernement fragilisé par ses compromis n’a pas su créer de choc de confiance ni de croissance qui eut donné aux Tunisiens l’espoir que le pays se redressait, avec des perspectives de développement économique et de justice sociale centrée sur une nouvelle gouvernance.

Enfin, alors que Bourguiba avait créé une fierté nationaliste au lendemain de l’indépendance en 1956, Ben Ali n’a su encourager aucune identité tunisienne à partir de 1987, et l’échec majeur de la « révolution » de 2011 est de n’avoir pas engendré de citoyenneté tunisienne.

Rivalités et luttes de clans ont longtemps enlisé les négociations d’une nouvelle constitution, et la corruption est aussi enracinée aujourd’hui qu’hier.

Le ressentiment s’accompagne parfois d’un report des responsabilités sur un complot international ou sur l’indifférence de l’Europe. Dans une tribune publiée par Le Monde le 23 janvier dernier et qui a suscité une vive indignation, l’ex-président Marzouki, largement discrédité, accusait pourtant l’Occident de ne pas « aider à parachever le printemps arabe ».

Le risque principal aujourd’hui est un nouvel embrasement social déclenché par l’inflation attisée par la dévaluation du dinar, et avec un chômage propice à la radicalisation des jeunes dans le contexte du retour des jihadistes des fronts syrien, libyen et irakien. Si l’Europe, comme l’Algérie, peuvent aider à renforcer l’efficacité des services de renseignement tout comme celle de l’armée déployée aux frontières, c’est au gouvernement à Tunis de montrer sa détermination sans équivoque à marginaliser les islamistes et à transformer la croissance en développement partagé.

Une économie sous perfusion

Quelques chiffres résument la situation tunisienne en 2017 : l’investissement étranger s’est effondré et atteint aujourd’hui la moitié de ses niveaux de 2008-2010 ; l’endettement a augmenté fortement à 70% du PIB ; le taux de chômage des jeunes reste explosif, et l’économie tunisienne souffre d’un double déficit de ses comptes publics (4% du PIB) et de sa balance des paiements (7% du PIB, soit plus de $3 milliards).

Le pays est aujourd’hui sous perfusion, avec un programme d’aide conditionnelle du FMI (2,3 milliards de dollars, soit 375% de son quota) et des engagements des bailleurs de fonds internationaux qui atteignent 15 milliards de dollars pour la période 2017-2020. Cependant, l’appui financier international requiert des ressources institutionnelles pour en piloter l’investissement que la Tunisie est encore loin de réunir.

Au total, la Tunisie a été dégradée par la quasi-totalité des agences de notation, l’évaluation du risque-pays par la Coface est moins favorable que celle du Maroc, le climat des affaires de la Banque Mondiale la place derrière le Maroc et la Turquie, l’indice de corruption de Transparency International s’est dégradé en 2016, et celui de compétitivité du Forum économique mondial la situe derrière le Maroc et l’Algérie.

Simultanément, le Maroc a su capter de larges flux d’investissement à la fois industriels (notamment agroalimentaires, automobiles et électroniques), et boursiers. La Tunisie est donc en suspension dangereuse : en 2017, son PIB exprimé en devises est toujours inférieur à celui de 2011, et le chômage diminue trop lentement pour entraîner un effet d’adhésion populaire.

Les urgences

Quatre mesures peuvent contribuer à stimuler croissance et emplois : (1) rien ne justifie l’inertie institutionnelle des projets d’infrastructure dans le secteur transport et communication, propres à désenclaver le sud et l’ouest du pays et à créer des emplois massifs. Les bailleurs de fonds lors de la Conférence Tunisie-2020 ont apporté le co-financement d’investissements majeurs que le gouvernement doit enclencher sans retard ;

(2) commerce parallèle et secteur informel ruinent l’industrie, découragent l’investissement, et appauvrissent l’État ; le secteur informel, qui occupe près de la moitié de la main-d’œuvre (surtout BTP), et la contrebande des produits subventionnés, imposent une vaste réforme fiscale, un élargissement de l’assiette de contribution, et sans doute une incitation à la microentreprise  ;

(3) malgré sa réputation de havre touristique dans les années 1990-2010, la Tunisie a échoué avec sa politique d’attraction d’un tourisme de faible valeur ajoutée et qui tourne le dos au patrimoine historique, archéologique et culturel du pays ; le gouvernement doit sans tarder capter un tourisme de qualité, y compris de nature médicale ou paramédicale, avec des unités d’accueil haut de gamme et propres à valoriser un patrimoine mal exploité, tout en stimulant des emplois qualifiés ;

(4) enfin, la réforme de l’intermédiation financière et le soutien au micro-crédit peuvent encourager la prise de risque entrepreneuriale pour la création d’entreprises et d’emplois ; l’enjeu est d’améliorer la valeur ajoutée d’une production locale peu diversifiée et souvent limitée dans sa transformation de produits primaires.

La Tunisie tout entière, hommes et femmes, attend entre résignation et impatience que le pays trouve enfin son modèle de développement.

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