Turquie : Fethullah Gülen comploteur ou martyr ?

Fethullah Gülen dans sa résidence de Saylorsburg, en Pennsylvanie, où il vit depuis 1999. © Selahattin Sevi/Zaman/Sipa

Divulgation d'enregistrements téléphoniques compromettants... Chasse aux sorcières dans l'appareil d'État... Entre la confrérie soufie et le gouvernement islamo-conservateur, une lutte à mort est engagée. Et tous les coups sont permis.

Tout en transparence et en lignes ondoyantes, le siège du journal Zaman, premier quotidien du pays, se dresse, resplendissant de luxe, dans le quartier de Yenibosna, non loin de l’aéroport Atatürk, à Istanbul. "Des lignes souples comme notre mouvement", commente Bülent Kenes. Mèche brune et regard velouté, le rédacteur en chef de Today’s Zaman, l’édition en anglais, fait visiter les lieux tandis que des femmes voilées, yeux baissés comme des moniales, nettoient un carrelage étincelant.

On en aperçoit d’autres, pas toutes voilées, dans des salles silencieuses. Nulle effervescence apparente à la rédaction : la discipline règne. "Souples, eux ? Oui, comme des serpents", persifle un observateur qui, comme tous les détracteurs de la Cemaat ("la communauté"), dénonce l’entrisme dans les rouages de l’État de cette confrérie d’inspiration soufie que ses sympathisants préfèrent appeler Hizmet ("le service").

Fondé dans les années 1970 par l’imam Fethullah Gülen, cet empire qui pèserait aujourd’hui entre 20 et 50 milliards de dollars inclut un vaste réseau d’écoles d’excellence (1 500 dans le monde, dont une centaine en Afrique), des think tanks et une organisation patronale. Il étend ses ramifications dans le secteur de la banque comme dans celui des assurances et dispose d’un pôle médias incluant Zaman (1 million d’exemplaires par jour) et ses nombreuses éditions en langues étrangères, l’agence de presse Cihan, les chaînes Samanyolu ou Mehtap TV.

"Notre logo : un oeil qui verse une larme"

À l’autre bout de la ville, le siège de Kimse Yok Mu, autre émanation du Hizmet, est bâti dans un style plus sobre. Ici, pas d’ostentation, il s’agit d’aider les déshérités. "Regardez notre logo : un oeil qui verse une larme. Notre but, c’est de sécher les larmes de ceux qui souffrent à travers le monde", indique Metin Çetiner, le directeur général de l’ONG, qui oeuvre dans 113 pays.

Frange courte et visage poupin, ce professeur retraité de 53 ans est sûr de la justesse de sa cause. "Nous n’avons rien à cacher, au contraire, nous sommes ouverts à qui veut nous rendre visite", souligne-t-il, pendant qu’un couple d’Américains, sans doute attiré par le discours irénique du "penseur musulman" Fethullah Gülen, zigzague entre les panneaux d’information vantant les dernières bonnes actions de la communauté : une école au Darfour, une autre en Afghanistan, un orphelinat au Maroc, une bibliothèque à Siirt (sud-est de la Turquie), un hôpital en Somalie…

This Is a Story About Happiness, une vidéo dosant subtilement pathos et management à l’américaine, présente les projets réalisés : 4 000 repas journaliers distribués aux réfugiés syriens, 26 900 opérations de la cataracte réalisées depuis 2008 en Afrique, 1,5 million de familles aidées dans le monde, dont plus de 200 000 en Turquie… Les frais de fonctionnement ne dépassent jamais 10 %. "Ils sont même de 0 % pour les orphelinats", précise Çetiner.

À la Fondation des journalistes et des écrivains, sorte de tête pensante du mouvement, Ibrahim Anli, un parfait anglophone qui a appris l’hébreu à Jérusalem et s’est spécialisé dans la gestion des conflits, organise au sein de la plateforme Abant (le club de réflexion qu’il dirige) des débats entre intellectuels turcs et étrangers, de tous bords mais partageant les valeurs d’entraide, de tolérance et de démocratie. Thèmes choisis : la paix au Moyen-Orient, la question kurde, etc.

"Nous voulons concilier islam et droits de l’homme, et élever notre niveau d’exigence démocratique", dit-il. Et des plateformes, il y en a pour tous les secteurs de la vie sociale : Kadin se consacre au droit des femmes et à la lutte "contre la désintégration de la famille" ; Medialog, à la définition d’une éthique journalistique ; Kadip, au dialogue interreligieux, comme l’explique là encore une efficace vidéo destinée au néophyte.

De tous ces lieux très accueillants, le visiteur repart bardé de brochures explicatives et d’ouvrages de l’imam Gülen. "Nous sommes une école de pensée, de philosophie, pas une structure qui obéit à des ordres venus d’en haut, précise Ibrahim Anli. Bien sûr, Fethullah Gülen est essentiel, mais nous sommes un réseau plus horizontal que vertical, formé à partir d’une pensée commune mais agissant de manière autonome."

Il vit comme un ascète

Né il y a soixante-treize ans à Erzurum, au fin fond de l’Anatolie, devenu célèbre pour ses prêches à Izmir puis inquiété après le coup d’état militaire de 1997, Fethullah Gülen, qui vit en exil aux États-Unis depuis 1999, supervise son oeuvre depuis sa propriété de Pennsylvanie, où il vit comme un ascète dans une pièce de 12 m2, méditant, priant et enseignant le Coran à une poignée d’élèves.

Pour Sahin Alpay, professeur de sciences politiques à l’université Bahçesehir et éditorialiste à Zaman – mais qui revendique une totale indépendance -, Gülen est "un miracle anatolien". "Il a créé un mouvement social fondé sur la foi, qu’il a implanté dans 160 pays, ce qui a contribué à la promotion de la culture et de l’économie turques ; il a développé une interprétation libérale de l’islam qui promeut le libre-échange, la science, la laïcité, le dialogue interreligieux", ajoute-t-il.

Une école de pensée qui se défend de toute incursion en politique, mais qui a vocation à former des élites pieuses et travailleuses. Lesquelles se sont frayé leur chemin dans des institutions clés : armée, police, justice, services de renseignements, au point de constituer au fil du temps cet "État parallèle" que Recep Tayyip Erdogan, l’ex-Premier ministre aujourd’hui président, s’emploie maintenant à détruire.

À en croire ce dernier, l’auteur d’Amour et Tolérance, qui, au nom des valeurs de l’islam, a condamné les attentats du 11 Septembre et s’offre aujourd’hui des pages de publicité dans le New York Times ou Le Monde pour fustiger la folie meurtrière de l’État islamique, n’est pas un hoca ("sage") mais un monstre assoiffé de pouvoir qui a tenté de le renverser. Il l’accuse d’être à l’origine de la divulgation du scandale de corruption qui, fin 2013, l’a éclaboussé ainsi que ses proches.

Depuis, la lutte fait rage entre le leader islamo-conservateur et le penseur musulman. D’un côté, les sympathisants du Hizmet font l’objet d’une chasse aux sorcières et ses ressources financières sont peu à peu asséchées : ses dershane (établissements de soutien scolaire) ont été interdits, Bank Asya est acculée à la faillite, Kimse Yok Mu s’est vu retirer le statut d’association d’intérêt public et, de ce fait, n’a plus le droit de collecter des dons sans autorisation du gouvernement.

De l’autre, le Hizmet accuse l’AKP de dérive autoritaire et de népotisme. "Tout ce qu’ils disent l’un de l’autre est vrai, tout ce qu’ils disent sur eux-mêmes est faux", ironise Ahmet Sik, un journaliste réputé qui fit treize mois de prison en 2011 pour un prétendu "complot contre l’État" – il avait, dit-il, enquêté de trop près sur la confrérie pour rédiger un livre (000Kitap).

De fait, les deux camps se connaissent par coeur. Naguère méfiants l’un envers l’autre puisqu’ils incarnent deux visions opposées de l’islam, ils se sont alliés lors de l’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2002 pour évincer l’armée de la vie publique. Le mouvement Gülen a alors mis ses réseaux et sa force de frappe judiciaire et médiatique au service des retentissants procès Ergenekon ou Balyoz, qui ont abouti à l’incarcération de trois cents officiers supérieurs.


Distribution de viande par l’ONG Kimse Yok Mu lors de la fête de Bayram (AÏd),
au Darfour, en 2010. © Mehmet Bayer/AA/Sipa

L’AKP a créé un monstre

"En 2003, l’économie s’effondrait, la guerre d’Irak était à nos portes, un coup d’État militaire n’était pas exclu, justifie Bülent Kenes. Nous partagions les mêmes objectifs : réformes démocratiques, adhésion à l’Union européenne… Mais, grisé par ses succès électoraux, en 2010-2012, Erdogan s’est cru tout permis. Lui qui avait juré avoir "ôté sa chemise d’islamiste" est revenu à son plan initial : l’islam politique. L’autoritarisme et la corruption atteignent des sommets. Nous avons été trompés !"

Trompés, vraiment ? Et pendant si longtemps ? Spécialiste de l’islam turc et auteur d’un livre sur cette guerre fratricide, Rusen Çakir n’y croit pas une seconde. "La Cemaat a prospéré sous Erdogan pendant dix ans. L’AKP a créé un monstre, et, à présent, il veut le tuer", résume-t-il. "Il s’agit d’une guerre pour le contrôle de l’État, confirme Ahmet Sik, et elle va continuer, chacun voulant la mort de l’autre." Diffusion d’enregistrements téléphoniques compromettants pour Erdogan, chasse aux sorcières contre les gulénistes… Les adversaires se rendent coup pour coup. Entre un AKP solidement installé au pouvoir et un Hizmet qui s’est profondément enraciné dans le paysage social et politique, l’issue est incertaine. Les rebondissements, eux, sont assurés.

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