Mali : en attendant les patrouilles mixtes, la CMA fait toujours la police à Kidal

Membres du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA). en 2012, à Kidal. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

À Kidal, dans le nord du Mali, les patrouilles mixtes prévues par l'Accord de paix tardent à se mettre en place. En attendant, les groupes armés essaient de se présenter comme de parfaits garants de l'ordre et de la sécurité.

Ilad Ag Mohamed, porte-parole de la Coordination sécuritaire des  Mouvements de l’Azawad à Kidal (CSMAK) a adopté une rhétorique similaire à celle de toutes les polices du monde. Au journaliste curieux, il répond par des chiffres. LA CSMAK, qui regroupe trois groupes armés, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), le Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) et le Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), « a procédé à 42 arrestations pour des infractions du droit commun et mené 718 opérations de police » sur le dernier trimestre de 2016, avance Ag Mohamed.

La sécurité est plus que jamais une question clé au nord du Mali. Plusieurs organismes tirent l’alarme. L’ONG Human Rights Watch (HRW) a publié un rapport, le 18 janvier, qui s’inquiète de la « Recrudescence des abus commis par les groupes islamistes et du banditisme ». Fin janvier 2017, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) faisait état des difficultés à mener sa mission en raison de l’insécurité prégnante. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha), de son côté, s’est alarmé dans son dernier bulletin d’une augmentation des incidents nuisibles à l’action humanitaire au Nord du Mali à la fin d’année 2016 et au début de 2017.

Racket, vols de troupeaux… Il est devenu difficile ne serait-ce de continuer à organiser des marchés dans la région. Des transporteurs ont même organisé une grève aux alentours de Gao devant la recrudescence des actes de délinquance. Kidal, « clé politique du nord du Mali », selon les mots du général Bernard Barrera, ex-commandant de l’opération Serval (2013-2014), bastion des rebelles touaregs, fait bien sûr partie des villes frappées de plein fouet par cette insécurité.

La CSMAK répond aux ordres de la CMA

La sécurité est une question politique et une source d’inquiétude importante pour les populations. La Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA, alliance des trois groupes armés, le MNLA, le HCUA et le MAA), qui pilote les opérations de la CSMAK, le sait bien. C’est elle qui a mis en place cette police en juin 2014. Formellement, la CSMAK n’est pas prévue dans l’accord de paix d’Alger, signé en 2015 par le gouvernement malien et la CMA. Au mieux, la CMA peut-elle soutenir qu’elle répond ainsi à des articles de l’accord de paix qui stipulent que les signataires se doivent de combattre le terrorisme et le crime organisé. Mais la sécurité des civils de Kidal est à la charge de la Minusma.

Voilà pourquoi elle finance de sa poche les 200 hommes qui composent la CSMAK et a investi dans du matériel de maintien de l’ordre différent de celui utilisé pour les combats – des boucliers, des matraques… « La CSMAK a pour missions essentielles la sûreté publique, la Police Judiciaire et la Polices Administrative » explique Ag Mohamed.

Pourtant, il n’y a pas que le banditisme qui inquiète les populations de l’Azawad. Le terrorisme reste une préoccupation majeure. L’état-major français le reconnaît sans peine : « La CSMAK est une police de la CMA avec laquelle [l’opération militaire française au Sahel] Barkhane travaille régulièrement à Kidal », sans plus de précisions. Le 15 février, cette dernière annonçait avoir déjoué un attentat à l’engin explosif improvisé à Kidal. « La population a informé la CSMAK de la découverte d’obus dans une cache qui à son tour a alerté Barkhane », poursuit Ag Mohamed.

La Minusma parle à la CSMAK

La Minusma non plus, ne cache pas avoir des relations de facto avec cette police qui administre Kidal. À Kidal, la Minusma « assure sa propre sécurité » mais « encourage tout partage d’information utile au renforcement de la protection de la population et du personnel et biens de l’ONU », dit la porte-parole de la Mission onusienne. La réalité du terrain, de toute manière, rattrape les différents acteurs investis.

En avril 2016 déjà, des hommes du MNLA sécurisaient un aéroport après qu’une foule de manifestants en colère fut parvenu à pénétrer sur la piste d’atterrissage gardée par la Minusma, provoquant de gros dégâts. Alors chacun compose avec les forces en présence. En janvier 2017, la division des droits de l’homme de la Minusma a même « tenu une session de sensibilisation au profit d’une vingtaine de membres de la CSMAK », apprenait-on sur le site de la mission.

Que des opérations de police soient menées par les groupes armés ne va pas sans poser de questions. La CSMAK jure qu’elle ne fait qu’œuvrer à la sécurité. Mais on pouvait par exemple, en 2016, lire dans un rapport onusien qu’un enfant membre du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia), mouvement loyaliste farouchement opposé à la CMA, avait été retenu dans les locaux de la CSMAK.

La population attend des résultats

Pourtant, selon l’accord de paix, les hommes de la CSMAK devront bien apprendre à tendre la main aux loyalistes de la Plateforme, qui regroupe depuis 2014 les groupes pro-Bamako. En effet, « l’accord de paix prévoit le déploiement de patrouilles mixtes (mêlant forces armées maliennes, membres de la CMA et de la Plateforme) dans le nord du pays, y compris à Kidal », explique la porte-parole de la Minusma. Sauf que ces patrouilles mixtes, censées préfigurer la refonte d’une nouvelle armée malienne, est une disposition sans cesse remise à plus tard. Et les dernières nouvelles laissent croire qu’il faudra encore du temps avant de les voir déployées sur le terrain.

L’installation d’autorités intérimaires à Kidal, qui devait débuter le 18 février, vient d’être repoussée après que la CMA a contesté la nomination par Bamako d’un nouveau gouverneur jugé trop proche du Gatia. Reste que le dernier rapport de HRW sur l’insécurité dans la région est on ne peut plus clair sur le sentiment de la population : « Toutes les personnes interrogées considéraient que le manque de résultats dans la mise en œuvre de trois dispositions de l’accord de paix – les patrouilles conjointes réunissant soldats maliens, miliciens pro-gouvernementaux et anciens rebelles – avait contribué à l’augmentation des actes de banditisme. Ils espéraient que des progrès dans ces trois domaines permettraient d’améliorer la situation. »