En 2017, imaginons un meilleur avenir pour l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest

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Stephen Cockburn est directeur adjoint pour l'Afrique centrale et l'Afrique de l'Ouest à Amnesty International.

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Le camp de déplacés de l'aéroport de Bangui, en Centrafrique. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique.

Lors des périodes les plus sombres, on trouve parfois de l'espoir là où on s'y attendait le moins.

Cela s’est vérifié en 2016, une année durant laquelle un grand nombre de dirigeants du monde – qu’il s’agisse de ceux de la Syrie, de la Turquie, des Philippines, des États-Unis ou encore de la Russie – ont tenté d’obtenir, de conserver ou d’exercer le pouvoir en visant tout particulièrement à semer la haine et la discorde.

Beaucoup d’entre nous en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest ont trouvé cette lueur d’espoir en Gambie, l’un des plus petits pays de la région. Là, grâce au pouvoir de la liberté d’expression et au courage de citoyens ordinaires, il a été possible de mettre fin aux 22 années de peur et de répression endurées sous le régime de Yahya Jammeh.

Pour bien comprendre ce que représentent les droits humains, il suffisait d’être présent dans la salle d’audience d’un tribunal gambien où l’hymne national a été entonné quand un premier groupe de 42 prisonniers politiques ont été remis en liberté. Pour bien comprendre ce que représente la liberté d’expression, il suffisait d’observer la transformation qui s’est opérée, en l’espace de quelques mois seulement, au sein de la population : alors que les gens étaient à une époque trop terrifiés pour oser parler en public de politique, à présent ils ne parlent plus que de cela.

La liberté d’expression en recul

Toutefois, ainsi que le montre très clairement le rapport annuel 2016-17 d’Amnesty International, la situation en Gambie n’est pas représentative de la tendance observée dans le reste du monde. En Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest, comme ailleurs, 2016 a de nouveau été une année où les gouvernements, par crainte des opinions dissidentes légitimes, ont réprimé la liberté d’expression, et où la volonté de lutter contre la menace des groupes armés s’est traduite par des mesures brutales, avec des civils pris entre deux feux.

La Côte d’Ivoire a fait preuve d’une certaine inventivité concernant la manière d’empêcher des manifestations gênantes

Dans presque tous les pays de la région, des manifestations pacifiques ont été réprimées, parfois avec des mesures d’interdiction de ces mouvements, parfois avec des coups de feu tirés sur les manifestants. Exemples parmi les plus sanglants : plus de 100 manifestants pro-Biafra ont ainsi été tués de façon illégale au Nigeria, et les forces de sécurité ont aussi tué de façon illégale des manifestants au Bénin, en Gambie, au Gabon, en Guinée, au Mali et en Sierra Leone. La Côte d’Ivoire a fait preuve d’une certaine inventivité concernant la manière d’empêcher des manifestations gênantes, les forces de sécurité utilisant la pratique de la « détention mobile », qui consiste à embarquer les manifestants pour les relâcher à une centaine de kilomètres. Ces derniers doivent ensuite rentrer chez eux par leurs propres moyens.

Un grand nombre de ces violations, mais pas toutes, ont été commises dans le cadre d’élections ou d’un référendum contestés, notamment au Congo, en Côte d’Ivoire, en Gambie, au Gabon, au Sénégal et au Tchad. Dans quatre de ces pays, les autorités ont aussi suivi une nouvelle tendance qui consiste à couper l’Internet et à restreindre l’utilisation des réseaux sociaux. En 2017 et en 2018, il faudra faire très attention aux élections qui doivent se dérouler en Guinée-Bissau, au Liberia, en Sierra Leone, au Mali et au Cameroun, entre autres pays.

Répression absurde

Cette répression a bien entendu d’énormes répercussions sur ceux qui expriment haut et fort des opinions dissidentes, comme les défenseurs des droits humains, les journalistes et les militants politiques. Treize militants antiesclavagistes ont été incarcérés en Mauritanie, et au Tchad deux militants qui avaient reçu des menaces de mort ont dû fuir le pays. Au Cameroun, des journalistes ont été accusés d’avoir porté atteinte à la sécurité du pays, et le correspondant de RFI en langue haoussa a été détenu de façon secrète et torturé durant la période qui a précédé son procès.

Les violences ont continué de se multiplier dans la région. Des civils ont été tués par des groupes armés en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Mali, au Niger, au Cameroun, au Nigeria, en République centrafricaine et au Tchad. Certains gouvernements ont réagi en commettant à leur tour des violations des droits humains.

Au Nigeria, plusieurs milliers de personnes sont mortes, souvent de malnutrition, dans des camps pour personnes déplacées gérés par l’armée, et au moins 240 personnes, dont 29 enfants et bébés, ont aussi trouvé la mort dans un centre de détention à Giwa.

Au Cameroun, trois jeunes hommes ont été condamnés à 10 ans d’emprisonnement pour avoir envoyé un SMS sarcastique sur Boko Haram

Au Cameroun, plusieurs dizaines de personnes ont été maintenues en détention au secret et torturées sur des bases militaires, et un grand nombre d’entre elles sont mortes des suites de ces mauvais traitements. Cas de répression particulièrement absurde : au Cameroun, trois jeunes hommes ont été condamnés à 10 ans d’emprisonnement pour avoir envoyé un SMS sarcastique sur Boko Haram.

Les femmes et les filles en particulier ont continué de subir des taux parmi les plus élevés au monde de mortalité maternelle et de mariage précoce, et un accès extrêmement restreint à la contraception, ainsi que des politiques discriminatoires qui perpétuent leur marginalisation. En Sierra Leone, par exemple, les jeunes filles enceintes ont continué d’être privées d’accès aux établissements d’enseignement classiques et aux examens, une pratique draconienne que la Guinée équatoriale a copiée.

Ne pas céder au pessimisme

Ce serait pourtant une erreur de céder au pessimisme. Au milieu de toute cette noirceur, on a vu briller des étincelles d’espoir. La libération, dans les jours qui ont suivi l’élection présidentielle en Gambie, de 42 prisonniers politiques en est une illustration. Au Burkina Faso, les nouvelles autorités issues des élections ont répondu positivement à la campagne menée par la société civile contre le mariage des enfants, en s’engageant à relever à 18 ans l’âge minimum légal pour le mariage. En Guinée, la peine de mort a été abolie pour tous les crimes de droit commun, et le pays – de même que le Togo – a renforcé sa législation contre la torture. La remise en liberté des militants anti-esclavagistes en Mauritanie a laissé entrevoir la possibilité d’une politique plus tolérante à l’égard des dissidents, et au Nigeria plus de 1 500 personnes arrêtées et détenues de façon arbitraire dans le nord du pays ont été relâchées.

Des décisions de justice historiques ont par ailleurs ravivé l’espoir de voir la justice passer pour les victimes de violations graves des droits humains, même longtemps après les faits. Ces décisions vont peut-être permettre aux victimes des conflits en République centrafricaine et ailleurs de ne pas perdre espoir.

L’ancien président tchadien Hissène Habré, l’ancien vice-président Jean-Pierre Bemba et Ahmad Al Faqi Mahdi, un haut responsable du groupe armé Ansar Eddine, ont tous été jugés par des tribunaux hybrides ou internationaux, et déclarés coupables de crimes de droit international. D’importantes initiatives ont par ailleurs été engagées pour créer un tribunal pénal spécial pour la République centrafricaine.

Il y a à peine quelques mois, il était difficile d’imaginer que les Gambiens allaient célébrer le 52e anniversaire de l’indépendance de leur pays avec un nouveau président issu d’une élection pacifique, que leurs ministres des Finances, et des Affaires étrangères allaient être libérés de prison, et que la Gambie allait réintégrer la Cour pénale internationale.

Cela nous rappelle que lors des périodes les plus sombres, nous manquons parfois d’imagination. En 2017, nous devrons plus que jamais faire appel à notre imagination.

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