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Guinée : pourquoi les enseignants sont-ils en grève ?

Une salle de classe désertée, à Conakry, en Guinée, en janvier 2015. © Youssouf Bah/AP/SIPA

La grève déclenchée le 6 février dernier par l’intersyndicale de l’éducation se poursuit en Guinée. Le tête-à-tête de cette semaine, entre le président Alpha Condé et les délégués syndicaux, n’a pas fait bouger les lignes. Que demandent-ils ?

« Le président de la République a dit qu’il n’était pas question d’augmenter les salaires. Il est opposé à toute grève qui concourt dans ce sens », relate Soumah Aboubacar, membre de la commission qui a rencontré Alpha Condé mercredi 15 février.

Les enseignants réunis à la Bourse du travail (siège des centrales syndicales) cette fin de semaine, pour l’écouter raconter la rencontre entre leurs délégués syndicaux et le chef de l’Etat guinéen martèlent : « La grève continue ! » Le mouvement dure maintenant depuis près de deux semaines. Les enseignants nous ont expliqué pourquoi.

Des salaires jugés trop bas

Leur principale revendication est salariale. Le syndicat reproche à la nouvelle grille salariale en vigueur depuis novembre 2016 de rétrograder les enseignants, toutes hiérarchies confondues, et de leur faire perdre l’acquis de 40% d’augmentation obtenu de guerre lasse depuis 2015.

Beaucoup d’enseignants grévistes ont rallié la Bourse du travail à bord des moyens de transports en commun, rares sur des motos. C’est « la preuve de la précarité dans laquelle vivent les enseignants guinéens. « L’enseignant fait un travail noble. Il devrait bénéficier d’un traitement salarial, à l’image des magistrats, car tant vaut l’école, tant vaut la nation », estime un syndicaliste.

Sidibé Kalsoum, professeur de physique au lycée 1er mars, à Matam (banlieue sud de Conakry), renchérit : « Nos salaires sont minables. Je suis de la hiérarchie A et après onze ans de service, je touche un salaire de 2 305 000 francs guinéens (moins de 250 euros ndlr). Ceux qui sont de la hiérarchie B en gagnent 1 500 000 (environ 150 euros, ndlr). Comme tout le monde, on a des personnes à nourrir, à soigner, des enfants à éduquer … ».

Des vacataires jamais titularisés

D’après les statistiques, 2 250 enseignants de l’école guinéenne seraient des vacataires. Bangoura Mohamed est l’un d’eux. Il enseigne depuis 2010, pour 400 000 francs guinéens mensuels (40 euros). Son seul souhait est d’être titularisé dans la fonction publique. Pour le moment, il a passé deux fois le concours, sans succès.

« Ils écartent les meilleurs au profit des médiocres », accuse-t-il, assurant que le concours d’accès à la fonction publique s’obtient « soit par affinité soit par corruption ».

Selon les grévistes, le prix du pot-de-vin pour réussir ce concours oscille entre cinq et dix millions de francs guinéens par personne. « Nous demandons l’intégration pure et simple de tous les enseignants immatriculés non admis. Prétendre qu’on n’est pas bien qualifiés n’est qu’un alibi. C’est insulter le système éducatif guinéen.

On est régulièrement évalué par les missions d’inspection », rappelle Bangoura Mohamed. Le président guinéen a proposé, lors de son entrevue avec les grévistes, d’intégrer les vacataires ayant huit ans d’ancienneté dans le métier, une offre qui n’a pas été accueillie favorablement.

De gros frais de transports

Faute de logement de fonction et de salaire convenable, Bangoura Mohamed, sa femme et son enfant de quatre ans « vivent toujours dans la maison familiale ». Pour arrondir les angles, le professeur est contraint de prendre des heures de travail dans les écoles privées.

À 54 ans, Kalsoum Sidibé « vit dans la maison de son oncle ». Il reçoit une prime de logement de 120 000 francs, alors qu’il faut débourser mensuellement « entre 300 000 et 500 000 francs » (50 euros) pour un chambre-salon, à Conakry. Au moins a-t-il la chance d’habiter non loin de son lieu de travail. Bangoura Mohamed, lui, quitte Matoto tous les matins pour rallier le lycée Donaka, dans la commune de Dixinn où il enseigne comme contractuel. « Sur les 470 000 francs guinéens que je perçois à la fin du mois, 300 000 francs sont consacrés au transport », explique-t-il.

Un autre enseignant vacataire, qui bénéficie du même salaire à la fin du mois, n’a pas assez d’argent pour faire soigner sa femme, malade. « Elle souffre d’un problème de cœur qui nécessite une évacuation vers le Maroc ou la France », explique-t-il, en exhibant un rapport médical de l’hôpital sino-guinéen, situé dans la commune de Ratoma. Faute d’une assurance santé, l’enseignant anonyme ne sait plus à quel saint se vouer.

Pas de moyens pédagogiques

« Avec les cours théoriques seulement, les élèves comprennent difficilement. Mais comment effectuer des travaux pratiques sans laboratoire ? », s’interroge le professeur de physique, Sidibé Kalsoum. « Il n’y a même pas de bibliothèque ! », déplore-t-il.

S’ajoutent à cela des effectifs pléthoriques de« 130 élèves, voire plus » par salle de classe. Devant eux, un enseignant doit être présentable, pointe encore le professeur : « Si tes habits sont usés, tes chaussures éculées, les élèves ne vont jamais t’écouter, te respecter. »

Pour résoudre ce point, les enseignants doivent depuis 2008 bénéficier d’une prime de documentation censée s’élever à 300 000 francs guinéens. Mais elle ne leur a jamais été versée, disent-ils. Interrogé sur le sujet par les syndicalistes cette semaine, Alpha Condé se serait monté « évasif », selon eux.

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