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« Le rap, une mémoire populaire de l’Afrique »

Youssoupha, fils de feu Tabu Ley Rochereau, est l'un des artistes qui incarnent le mieux le discours engagé sur l'Afrique dans le rap français. © Vincent Fournier / J.A.

Pour le sociologue Karim Hammou, spécialiste du rap français, ce style musical participe à faire vivre une mémoire africaine particulière, diasporique et connectée aux questions d'actualité.

Karim Hammou est sociologue et auteur de Une histoire du rap en France (La Découverte, 2012). Un des rares universitaires à étudier le rap avec respect, sous différents aspects, économique et sociologique notamment, et à chercher à comprendre le ou les messages qu’il véhicule. Ce 22 février, il sera au Quai Branly à Paris pour donner une conférence intitulée « Révoltes postcoloniales et mémoire dans le rap français (1992-2012) ». Sa présentation s’articulera, confie t-il, autour de quatre œuvres contemporaines : « Tam-Tam de l’Afrique » de IAM, « Dans nos histoires » de Caser, « Mille et une vies » de Lino et « Alger Pleure » de Médine (voir ci-dessous).

Jeune Afrique : Selon vous, le rap français est aujourd’hui porteur d’une mémoire africaine ? Si oui, de quelle mémoire ?

Karim Hammou : Le rap français dans son ensemble, non. Mais une partie importante de ses artistes, oui, sous des formes très variées. Ça va d’allusions périphériques à des pays précis – que les artistes concernés en soient originaires ou non – à l’évocation de thématiques liées à l’histoire de l’Afrique et même à l’actualité géopolitique. Je pense à « Sankara » de JP Manova ou à « Black Out » de Youssoupha. Plus largement, on peut parler d’une « mémoire populaire » et diasporique de l’Afrique, qui passe par l’évocation de danses, de spécialités culinaires, de villes…

Les paroles de certaines chansons, comme « Tam-Tam de l’Afrique » de IAM, ne sont-elles pas un peu simplificatrices ?

« Tam-Tam de l’Afrique » n’est clairement pas d’une grande précision historique. C’est intentionnel : ce n’est pas un livre d’histoire, mais une chanson qui évoque l’héritage d’une mémoire [celle de la traite, NDLR]. La finalité de la majorité des œuvres de rap est sensible avant d’être cognitive. Ça n’empêche pas certains artistes de poursuivre les deux objectifs en même temps, dans la filiation de « l’edutainment » [contraction de éducation et de entertainment, NDLR] d’un KRS One [pionnier du rap américain, NDLR]. Un certain nombre de chansons, de films de fiction ou encore de romans, qu’ils aient ou non une prétention réaliste, sont des ponts vers une connaissance plus poussée qui peut se cultiver dans d’autres espaces. Ces œuvres d’art, en somme, sensibilisent.

Les rappeurs sont-ils ceux qui tirent aujourd’hui un trait d’union entre l’histoire coloniale et l’actualité française, avec ses nombreuses affaires de racisme notamment ?

Ce ne sont pas les seuls. D’ailleurs, la récente cérémonie des Victoires de la musique l’a illustré : ce sont les messages d’Imany et d’Olivier Bassuet [chanteuse soul et un réalisateur d’un de ses clips, NDLR] qui ont soulevé ces questions, pas celui du rappeur Jul. Mais les rappeurs sont une partie significative de cette dynamique, comme l’illustrent le concert à l’Olympia du Secteur Ä pour les 150 ans de l’abolition de l’esclavage le 22 mai 1998 ou le concert de soutien au Collectif Vérité et Justice pour Adama Traoré à Paris le 2 février dernier.

Le rap non plus n’est pas au dessus de tout soupçon d’exotisme, d’orientalisme ou de stéréotypes

Ne remarquez-vous pas tout de même, sur le plan musical une sorte de facilité pour « rendre » ces questions, entres sonorités orientaliste ou raï et rythmes se voulant africains, sans plus de précision…

Certaines œuvres ou certains rappeurs ne sont pas exempts de critiques et on voit mal au nom de quoi ils le seraient ! En tant que pratique en partie inscrite dans les logiques capitalistes des industries culturelles, le rap n’est pas au dessus de tout soupçon d’exotisme, d’orientalisme ou de stéréotypes. Mais ne raisonnons pas en toute généralité. Le rap n’est ni homogène, ni unifié. C’est pour cette raison que dans ma présentation au Musée du Quai Branly, j’ai tenu à présenter quatre œuvres bien précises, qui sont aussi quatre œuvres différentes dans leur traitement de la mémoire de l’esclavage et de la colonisation.

Il n’y a t-il que les rappeurs étiquetés « intellos » ou « engagés » qui font ce travail de mémoire ?

Si on parle de l’entretien d’une mémoire africaine, non je ne pense pas. De Tito Prince à MHD en passant par Youssoupha, sous des formes et avec des objectifs différents, cette mémoire est bel et bien en jeu chez de nombreux artistes.

Pensez vous que d’une manière ou d’une autre, un Médine sur la guerre d’Algérie ou IAM sur la traite négrière soient « entendus » par la société civile et ou par les décideurs lors de débats en France, comme celui sur le rôle de la colonisation ?

Je ne raisonne pas en ces termes. Les rappeurs ne sont pas des producteurs de rapports publics intégrant des recommandations qui seraient ou non suivis d’effets. Ce sont des artistes qui s’adressent en premier lieu à des publics, qui eux-mêmes font bien plus qu’entendre leurs œuvres mais les ressentent, dansent dessus, en discutent… C’est donc une contribution au débat public d’une nature différente de celle de « prescriptions aux décideurs ». Mais elle n’en est pas moins importante : c’est une contribution aux émotions dicibles dans nos sociétés et aux points de vue sensibles qui peuvent y exister.


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