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[Long format] Bénin : à Cotonou, dans la jungle des « déguerpis »

Une femme en colère dans le marché de Missebo, à Cotonou, début janvier 2017. © Charles Placide Tossou pour Jeune Afrique

Un mois après le lancement par le gouvernement d'une vaste opération de déguerpissement à Cotonou, la ville est jonchée de gravats et la plupart des commerçants expulsés n'ont pas été réinstallés dans de nouvelles échoppes. Toutefois, la mise en oeuvre de la décision adoptée dès le début du mandat du président Talon satisfait plus d’un habitant de la capitale économique, exaspérés par l’inefficacité des tentatives précédentes.

Du grand marché de Dantokpa-Missebo au quartier de Zongo

C’est un mercredi pas tout à fait comme les autres, à Cotonou. En ce début d’après-midi du 1er février, plusieurs centaines de badauds sont massées sur le trottoir qui borde la place de l’Église Saint-Jean, dans le quartier de Gbèdiga. L’objet du spectacle ? La destruction programmée du marché à laquelle des dizaines de commerçants assistent, médusés et impuissants. Les plus téméraires d’entre eux ont résisté jusqu’à la dernière minute, n’y croyant pas leurs yeux, avant de finir par se résoudre à retirer à la hâte leurs marchandises des baraques et des étals tandis que le bras de la pelleteuse s’abattait lourdement sur les toits de tôles et les tubes en métal.

Un camion anti-émeute bloque le passage en guise d’avertissement. Mais les dizaines de policiers présents sur les lieux n’ont pas bien l’air sur leur garde. Les commerçants présents semblent s’être résignés à leur sort avec fatalisme : à Agla, Fidjrossé, Aïbatin, Zongo… et jusqu’au grand marché de Dantokpa-Missebo, le même scénario s’est reproduit invariablement depuis début janvier.

À chaque fois, l’opération de démolition se déroule dans un calme relatif, mais l’écœurement et la peur du lendemain sont visibles sur tous les visages. « C’est ça l’État de droit ! Regardez comme ils nous traitent ! », s’insurge Daniel, hors de lui. Ce père de famille, qui possédait il y a encore quelques minutes une petite imprimerie sur le marché Saint-Jean, ne parvient pas à comprendre comment il peut être ainsi expulsé alors qu’il s’acquitte tous les mois de 3 000 Francs CFA auprès de la municipalité pour avoir le droit d’occuper cet emplacement.

 

La pelleteuse détruit les baraques du marché devant l'Eglise Saint-Jean à Cotonou, le 1er février 2017. © Charles Placide Tossou pour Jeune Afrique.

La méthode est brutale

Cela fait un mois, jour pour jour, que le déguerpissement a officiellement commencé. En chef des opération, Modeste Toboula, le préfet du département du Littoral, vient assister aux destructions, sommant au passage les policiers de rester vigilants face à la sourde colère de la foule. Cet ancien cadre du ministère de l’Environnement, nommé préfet au mois de juin dernier, accuse ouvertement la mairie d’être responsable de la situation.

« La mairie est en tort », lance le fonctionnaire, vêtu de son uniforme vert olive et accompagné de plusieurs élus locaux. En prélevant des taxes auprès des vendeurs de rue, la municipalité pérennise un comportement non seulement illégal, mais aussi dangereux puisqu’à cet endroit, le marché est installé sur les ouvrages d’assainissement de la ville », poursuit-il. 

Des accusations que rejette en bloc Léhady Soglo, maire de Cotonou depuis juillet 2015, qui dénonce de son côté la brutalité avec laquelle est conduite l’opération de déguerpissement, sans que des mesures d’accompagnement des personnes expulsées n’aient été prises en amont.

« Ceux qui occupent l’espace public, souvent depuis plusieurs années, le font non par goût mais par nécessité. Ce sont les plus pauvres d’entre nous, en majorité des femmes. Nous avons une obligation de trouver des sites d’accueil et de reloger ces gens », souligne le président du parti la Renaissance du Bénin (RB). « Les déguerpis reviendront demain s’ils n’ont pas d’autres alternatives », souligne-t-il.

Charles Placide Tossou pour Jeune Afrique.

Modeste Toboula, le préfet du Littoral, en train d'assister à une opération de déguerpissement à Cotonou, janvier 2017. © Charles Placide Tossou pour Jeune Afrique.

Le volontarisme du gouvernement salué

La mesure avait pourtant été annoncée dès le mois d’octobre 2016. À travers la ville, de grands panneaux d’affichage demandaient aux commerçants installés sans autorisation de « déguerpir » avant le 31 décembre 2016. Et l’État avait signalé d’une croix rouge tous les éléments construits illégalement en empiétant sur l’espace public.

De manière générale, l’opération a été bien accueillie par les Cotonois. Qui s’opposerait à la volonté de rendre la ville plus propre, plus aérée, plus belle et, surtout, plus fluide pour la circulation ? Ceux qui ne sont pas directement touchés par les expulsions ne cachent pas leur satisfaction de voir un gouvernement passer enfin à l’action. Si la méthode est brutale, elle a le mérite de marquer une vraie rupture. « Qu’il continue, Talon ! », lâche avec entrain Charlotte, qui habite la commune voisine de Calavi, excédée par les abus rarement sanctionnés des commerçants et autres vendeurs ambulants.

Au volant d’un 4×4, à travers les rues de Missebo, Ange n’en revient toujours pas. « Regarde, on peut voir à travers », s’enthousiasme le chauffeur en pointant du doigt un carrefour ordinairement noir de monde. Avant, il aurait été impossible de circuler à travers le grand marché. « Ils ont tout cassé », poursuit Ange, qui admet qu’en votant Talon, les gens ne s’attendait pas à ça.

Je savais qu’on allait dégager les gens. Déjà sous Boni Yayi on en parlait déjà

Sur les bas côtés, les gravats jonchent le sol. Des amoncellements de débris au milieu desquels s’installent ou déambulent les vendeurs de rues qui, faute d’alternatives, reviennent là où ils ont leurs habitudes. Comme Félicienne, 38 ans. Elle vend du poisson grillé en face du restaurant Gerbe d’Or, dans le quartier de Ganhi.

« Le délégué du quartier est venu nous dire qu’on pouvait aller sur le terrain vague de la Synapostel (dans le quartier d’Akpakpa, NDLR). Mais c’est loin », explique cette mère de quatre enfants, installée avec un groupe de femmes sur le trottoir défoncé.

D’ordinaire, « les bonnes dames » quittent le port en fin de journée pour rejoindre le centre-ville, à la recherche des clients qui quittent le travail. Mais depuis qu’elles ont été déguerpies, les policiers viennent quotidiennement. « Ils sont venus à 18h, si tu ne cours pas, ils te prennent ta marchandise », poursuit la vendeuse de poisson, qui souhaite rester là vaille que vaille.

Charles Placide Tossou pour Jeune Afrique

Les restes de l'opération de déguerpissement qui a débuté le 1er janvier 2017 à Cotonou. © Charles Placide Tossou pour Jeune Afrique

Évoqué par Félicienne, le terrain vague de la Synapostel abrite un marché en dur, construit il y a plus de deux ans par la Société de gestion autonome des marchés (Sogema), qui dépend du ministère de la Décentralisation. Mais bien qu’elles soient propres, relativement spacieuses et groupées par types de marchandises, la plupart des boutiques sont vides.

L’une des raisons du désintérêt des commerçants pour le nouveau marché réside en partie dans les conditions d’attribution de la Sogema, qui éliminent d’office de nombreux prétendants. Pour obtenir son emplacement, Patrick, 34 ans, a dû verser 100 000 Francs CFA pour souscrire à l’offre, s’acquitter de 7 500 Francs CFA de caution, et il paie actuellement 25 000 Francs CFA de loyer par mois. « C’est cher. Compte tenu du salaire qu’on gagne, cela fait trop », assure le vendeur de fripes.

Pour autant, Patrick ne cache pas sa satisfaction d’avoir ainsi évité les ennuis. « Je savais qu’on allait dégager les gens. Déjà sous Boni Yayi on en parlait déjà », explique le jeune homme qui, avant de s’installer à la la Synapostel, louait un petit emplacement de 2m2 dans le marché de Missebo pour 10 000 Francs CFA par mois.

Le pays va être propre mais nous on va mourir de faim

Pour ceux qui n’ont pas anticipé la situation, les temps sont rudes. Honoré et sa femme Martine ont déplacé leur maquis, apprécié pour son porc grillé au pied des tours jumelles, dans le quartier de Cadjehoun. « Avant on tuait deux porcs par jour. À présent, on n’en tue plus qu’un », déplore le restaurateur, en plein travail tandis que les clients affluent à la pause déjeuner, conscients qu’ils ne pourront profiter de cette bonne adresse encore très longtemps.

D’après Honoré, personne n’est venu les voir pour leur proposer de s’installer ailleurs et aujourd’hui, le couple ne s’acquitte plus d’aucune redevance, ni à l’État nie à la municipalité.

Charles Placide Tossou pour Jeune Afrique.

Des commerçants essaient d'enlever leur baraque du marché qui se trouve devant l'Eglise Saint-Jean à Cotonou, le 1er février 2017. © Charles Placide Tossou pour Jeune Afrique.

 

 

Dans le quartier voisin de Zongo, Germain, 32 ans, guette l’avancée de la pelleteuse. Ce 3 février, l’engin ne s’est aventuré que sur les premiers mètres de la rue commerçante où il est installé, non loin de la petite mosquée. »Si je ne débarrasse pas, ils vont tout casser », explique ce vendeur de pièces détachées qui a payé un menuisier pour démonter sa baraque.

« Je suis d’accord pour dire qu’ils cassent, mais avant de venir ils devraient nous dire où on peut aller s’installer », ajoute l’homme, marié et père de deux enfants de 6 et 11 ans. « Le pays va être propre mais nous on va mourir de faim », lance-t-il, révolté.

Cotonou est l’une des huit principales villes du pays où a été lancée l’opération de déguerpissement. Celle-ci sera-t-elle un succès au Bénin ? Dans bien d’autres pays africains, de Bamako à Kigali, de telles mesures ont déjà été conduites avec des succès très contrastés. À chaque fois, le manque d’accompagnement des personnes déplacées a été pointé du doigt pour expliquer l’échec des politiques publiques.