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António Guterres : « Le poids de l’Afrique dans la communauté internationale doit être reconsidéré »

Par et - envoyés spéciaux à Addis-Abeba

Le nouveau secrétaire général des Nations unies, le 29 janvier 2017 au siège de l'Union africaine. © Zakarias Abubeker pour J.A

Présent à Addis-Abeba, António Guterres, le nouveau secrétaire général de l'ONU a répondu aux questions de Jeune Afrique en marge du sommet de l'Union africaine. Il appelle à une plus grande coopération entre les Nations unies et le continent.

Entré en fonction le 1er janvier, António Guterres, le nouveau secrétaire général de l’ONU (67 ans) est présent à Addis-Abeba ces 29 et 30 janvier pour son premier sommet de l’Union africaine (UA). L’ancien Premier ministre portugais a passé dix ans à la tête du Haut commissariat aux réfugiés (2005-2015) et connaît donc déjà bien l’Afrique, ainsi que la plupart de ses dirigeants. À l’issue d’un entretien avec le Premier ministre algérien, Abdelmalek Sellal, et au milieu d’une visite marathon, au cours de laquelle il aura rencontré plus d’une vingtaine de présidents et de chefs de gouvernement, il a reçu Jeune Afrique.

Jeune Afrique : comment se passera la coopération entre l’ONU et l’UA sous votre mandat ?

António Guterres : Je souhaite établir une plateforme de coopération à un plus haut niveau qu’aujourd’hui. L’une des conditions clé pour la prévention et la résolution des crises, c’est l’engagement très fort des organisations africaines, continentales et régionales, comme nous avons pu le voir en Gambie. Car, si les institutions africaines ne sont pas capables d’avoir une position commune, le Conseil de sécurité de l’ONU ne sera pas en mesure de résoudre les problèmes.

Soutenez-vous l’initiative du président congolais, Denis Sassou Nguesso, d’avoir organisé un mini-sommet sur la Libye, à Brazzaville le 27 janvier ?

La Libye est dans une situation extrêmement complexe, il y a un grand nombre d’acteurs qui sont engagés. Toutes les initiatives sont positives mais les conditions sont loin d’être réunies pour une action efficace. Je crois qu’il y a d’abord un travail de diplomatie à entreprendre avec les Libyens et tous les acteurs qui ont une influence directe ou indirecte sur la Libye.

Les Africains réclament davantage de représentativité au sein des organes de l’ONU et notamment au Conseil de sécurité. L’Afrique est par exemple le continent qui contribue le plus aux opérations de maintien de la paix, sans avoir de voix au chapitre…

Le système de gouvernance démocratique au niveau mondial n’existe pas. L’Afrique est doublement victime du colonialisme. D’abord, c’est une victime directe de la colonisation et de ses conséquences sur tout le continent. Ensuite, parce que le système de gouvernance mondiale actuel a été essentiellement conçu avant que les pays africains accèdent à l’indépendance – je parle en connaissance de cause puisque mon pays a été le pire en ce domaine. C’est valable pour les Nations unies et le Conseil de sécurité, mais aussi pour les instances financières internationales et la gestion du commerce mondial. L’Afrique a été, dans une large mesure, marginalisée dans ce processus, et a aujourd’hui un rôle bien inférieur au poids effectif qu’elle représente dans la communauté internationale. C’est une question qu’il faut considérer très sérieusement.

Faut-il impliquer davantage les forces régionales dans le règlement des conflits en Afrique ?

L’Amisom (en Somalie, ndlr) est l’exemple type d’un mandat d’imposition de la paix par une armée africaine sous mandat de l’ONU. La formule peut être appliquée à d’autres situations si toutes les conditions sont réunies. Même s’il faut reconnaître que les ressources de l’Amisom ne sont pas adaptées à la dimension de la tâche.

Bien souvent, l’action des opérations de maintien de la paix ne répond pas aux aspirations des civils, qui souhaiteraient qu’elles fassent davantage, voire qu’elles interviennent directement dans le conflit…

Les mandats traditionnels ne sont pas en adéquation avec la réalité des situations sur le terrain. Car il n’y a tout simplement pas de paix à maintenir là où elles interviennent. Un exemple : les attaques terroristes croissantes contre les Casques bleus, alors que ces derniers n’ont pas le mandat adéquat pour se défendre. Un dialogue approfondi entre l’ONU et l’UA est absolument nécessaire. Entre le secrétariat général de l’ONU et la Commission de l’UA d’une part, mais également entre le Conseil de sécurité et les chefs d’État africains.

En Centrafrique, les Casques bleus ont été accusés d’abus sexuels. Y a-t-il eu une volonté de l’ONU d’étouffer cette affaire ?

Non. Il y a une volonté d’opérer un changement radical. Nous avons diligenté une enquête avec tous les acteurs importants, et nous avons créé il y a deux semaines une task force d’urgence sous la présidence de Jane Lute, coordonnatrice spéciale pour l’amélioration de la réponse de l’ONU à l’exploitation et aux abus sexuels. Elle fera des propositions d’actions à plusieurs niveaux : du secrétariat des Nations unies, de la coopération avec les pays contributeurs de troupes, des pays qui peuvent fournir un appui dans le domaine de la formation, et au niveau des décisions des assemblées générales et des mandats du Conseil de sécurité. Je ferai moi-même un rapport devant l’Assemblée générale en février.

Quelles sont les suites judiciaires à attendre ?

L’ONU elle-même ne peut engager des poursuites. C’est aux États membres de poursuivre leurs ressortissants. Je ne fais pas peser toute la responsabilité sur les États. Il y a certes aussi des choses à changer au sein des Nations unies, pour que les forces militaires puissent agir d’une façon plus efficace et plus contrôlable.

Vous avez rencontré aujourd’hui le président sud-soudanais, Salva Kiir. Quelle a été la nature de vos échanges ?

Notre grande préoccupation est d’abord d’éviter le pire. D’abord, il existe une initiative de dialogue national proposée par Salva Kiir. Mais je considère que le dialogue doit être plus inclusif, que toutes les parties doivent être représentées et qu’elles puissent contribuer à la réconciliation nationale. Ensuite, il faut que l’Autorité intergouvernementale sur le développement (Igad) ait la marge de manœuvre nécessaire pour faire son travail. Cela vaut aussi pour la Mission des Nations unies au Soudan du sud (Minuss), qui doit pouvoir continuer d’assurer, notamment, la protection des civils.

Le déploiement de la force régionale décidée par l’UA en juillet, lors du sommet de Kigali, n’est toujours pas effectif. Qu’est ce qui bloque ?

Il faut un accord sur les conditions pratiques du déploiement de cette force. Je crois que la réunion d’aujourd’hui aura contribué au rétablissement de la confiance entre nous, pour que ce déploiement puisse se faire au plus vite.

Un embargo sur les armes est-il à l’ordre du jour ?

L’embargo sur les armes est une décision du Conseil de sécurité, sur lequel je n’ai pas d’influence directe. La question clé pour moi est de créer les conditions d’un dialogue inclusif et d’avoir une coopération entre l’ONU et l’UA.

Vous avez pourtant annoncé vouloir lutter contre la prolifération des armes…

La prolifération des armes existe déjà. Et la lutte contre cette prolifération aussi. Les Éthiopiens tentent le plus possible d’intercepter les armes qui viennent du Soudan. Les États ont un rôle important à jouer dans la région. Il n’y a pas que les Nations unies.

L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche vous inquiète-t-elle ? Comment jugez-vous certaines de ses premières décisions, comme l’interdiction d’entrée sur le territoire américain des ressortissants de sept pays musulmans (dont la Libye, la Somalie, et le Soudan) ou son intention de revoir la participation financière des États-Unis à l’ONU ?

Le devoir des Nations unies est d’établir un dialogue constructif avec la nouvelle administration. Je reconnais qu’il y a un certain nombre de points complexes, mais je suis déterminé à faire de mon mieux pour que cette coopération, qui est essentielle, puisse se maintenir.

Le Maroc pourrait faire son grand retour au sein de l’UA au cours du sommet de l’organisation. Les débats se cristallisent autour de la République arabe saharouie démocratique (RASD), où la mission des Nations unies pour l’organisation d’un referendum au Sahara occidental (Minurso) est déployée depuis plus de vingt-cinq ans. Pourquoi ce referendum n’a-t-il toujours pas eu lieu ?

Ce que nous voulons c’est que le Maroc trouve une solution au Sahara occidental et nous savons que ce n’est pas facile. Nous allons intensifier notre travail en toute impartialité pour qu’une solution politique soit possible, et aider à sortir de cette impasse.