Libye : « Il faut donner aux Libyens les moyens d’assurer eux-mêmes la protection de leur patrimoine »

Le site archéologique de Leptis Magna, en Libye. © BEN CURTIS/AP/SIPA

À cause d'un État défaillant, de l'anarchie politique et d'une criminalité galopante, cinq sites archéologiques libyens ont été classés en 2016 sur la liste du patrimoine mondial en péril de l’Unesco. Des menaces qui poussent archéologues et experts à s’organiser pour limiter les dégâts. Vincent Michel, directeur de la Mission archéologique française dans le pays, accueillera prochainement de jeunes Libyens pour qu’ils viennent se former à la préservation des sites. Interview.

Jeune Afrique : À quel niveau d’urgence fait-on face aujourd’hui si l’on veut préserver le patrimoine libyen ?

Vincent Michel : Il faut donner les moyens aux Libyens de se réapproprier leur histoire et leur patrimoine. Ma priorité est qu’ils puissent ensuite assurer eux-mêmes la protection de leurs sites. C’est pourquoi nous organisons, en lien avec l’ambassade de France, en avril et mai prochain à Paris et à Arles, des stages de courte durée. Ils pourront se former en restauration et en conservation de mosaïques, en muséographie et en inventaire, en archéologie préventive ou en photogrammétrie au service du patrimoine.

L’Inrap, le musée d’Arles Antique, le musée du Louvre ou la start-up Iconem seront les principaux lieux de formation. On espère que cela portera ses fruits et qu’une fois de retour en Libye, ils deviendront eux-mêmes formateurs…

Pour l’année 2017, on essaie également d’impulser un projet européen, qui vise à traduire en langue arabe les plus grands ouvrages sur l’archéologie libyenne. Toutes les grandes fouilles ont été menées par des Italiens, des Français, des Allemands ou des Anglais. Ce savoir doit revenir aux Libyens. Sous le régime de Kadhafi, ils en étaient totalement privés. Avec lui, les manuels scolaires débutaient au mieux avec le prophète Mohammed, au pire en 1969, lorsqu’il renverse le roi Idriss 1er Al-Senoussi.

Cinq ans après la mort de Kadhafi, quelle est la situation du patrimoine libyen ?

Il faut être honnête. La situation en Libye n’est pas comparable à celle qui prévaut en Syrie ou en Irak. Les cinq sites inscrits sur la liste du patrimoine en péril de l’Unesco [à savoir l’ancienne ville de Ghadamès, les peintures rupestres du Tadrart Acacus et les sites archéologiques de Leptis Magna, de Sabratha et de Cyrène, ndlr] n’ont en réalité subi aucun dommage important. Il faut bien s’imaginer : sur le site de Leptis Magna, qui est très étendu, on recense à peine une dizaine d’impacts de balles issus des combats de 2011. Nous sommes bien loin de ce qui a pu se passer encore récemment à Palmyre.

Pourtant, on rapporte des dégâts importants, comme sur le site de Cyrène…

Oui, mais ce sont plutôt les conséquences indirectes du conflit et de l’absence d’autorité étatique capable de faire respecter la loi [en Libye, trois gouvernements, une myriade de milices et de jihadistes s’affrontent pour le contrôle du territoire, ndlr]. Sur le site de Cyrène, qui est une ancienne colonie grecque réputée pour sa nécropole, l’urbanisation incontrôlée fait bien plus de dégâts que les armes ! Les habitants ont construit des maisons ou des magasins sur les tombes antiques.

Que voulez-vous y faire ? Les archéologues peuvent bien arriver avec le texte de loi qui interdit explicitement toute construction. Eux vous répondront avec une arme. Pour les protéger, le Département des Antiquités libyen veille, parfois aidé et secondé par des milices constituées d’habitants. C’est une bonne chose, mais cela occulte l’essentiel à mes yeux.

C’est-à-dire ?

Je m’inquiète davantage pour les petits sites, où apparaissent parfois seulement quelques pans de mur. Situés le plus souvent loin de la zone d’action des autorités, beaucoup d’entre eux ont été rasés pour faire place à une route ou à des habitations. Mais ils sont trop petits et méconnus pour que l’on parle d’eux. Or ils sont essentiels à la compréhension de l’histoire du pays et de sa culture. De même, un certain nombre de sites appartenant au patrimoine soufi ont été rasés par les salafistes. Ces derniers réprouvent ce courant de l’islam considéré comme hétérodoxe. Ils ont détruit des écoles, des mosquées et des lieux saints. Cela a été encore le cas par exemple en mars 2016 en plein centre de Tripoli.  

Mais notre préoccupation majeure concerne l’essor croissant du trafic d’œuvres d’art en provenance de Libye. C’est le cas notamment des célèbres bustes funéraires grecs de Cyrène, que l’on plaçait à partir du VIe siècle av. J.-C. au-dessus des tombes cyrénéennes. Certains exemplaires ont été saisis en France, à Londres ou dans les ports-francs en Suisse. Les trafiquants profitent de l’extrême porosité des frontières avec la Tunisie et l’Égypte pour sortir les pièces du pays. Puis, ils les acheminent vers les pays du Golfe, la Russie ou la Chine (de moins en moins vers l’Europe), qui font figure aujourd’hui de nouveaux pays destinataires du trafic d’œuvres d’art

Et puis, il y a des pratiques assez étonnantes mises au jour. En octobre 2016, un journaliste italien de La Stampa avait par exemple révélé la présence d’objets antiques acheminés depuis Syrte dans des ports calabrais tenus par la ‘Ndrangheta. En échange, des conteneurs d’armes automatiques et de lance-grenades provenant des pays d’Europe de l’Est étaient acheminés à Syrte à destination de groupes jihadistes.

Comment agir pour faire face à ce trafic ?

Nous agissons déjà ! Depuis 2015, de nombreux séminaires regroupant les ministères de la Culture, de la Justice et de l’Intérieur ont été organisés. C’est une manière de sensibiliser et de faire travailler ensemble les archéologues, les magistrats et les enquêteurs. En novembre 2016, un groupe de recherche appelé Polar, qui regroupe policiers et archéologues, sous l’égide de l’université de Lyon 2, a également été créé. Ce n’est pas innocent : les autorités ont pris conscience de la manne financière que représente le trafic d’œuvres d’art pour les groupes jihadistes.

Pour ma part, j’ai coordonné en 2015, pour l’ICOM (International Council of Museums), la rédaction d’une Liste Rouge des biens culturels de Libye regroupant les types d’objets les plus susceptibles de se retrouver dans des circuits illicites. Elle a été largement diffusée aux mondes de l’art (commissaires-priseurs, experts et galeristes), ainsi qu’aux forces de police et de douanes internationales. De ce que je sais, elle a déjà prouvé son utilité, puisque plusieurs affaires sont en cours.

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