Mode : black is beautiful (mais pas pour tout le monde)

Par Jeune Afrique

Aminata faye, bleuie par une création du label Fundudzi de Craig Jacobs. © Bruno Levy/Pour J.A.

Les statistiques sont éloquentes : les mannequins noirs sont encore minoritaires dans les défilés de mode. Pis, blanchir la peau avec des produits cosmétiques ou à l'aide de Photoshop demeure une pratique trop fréquente...

Feuza Diouf n’a pas encore chaussé ses escarpins. Aminata Faye, elle, est presque prête, déjà maquillée et coiffée d’une longue tresse ornée de fils dorés. Pour la première fois, les finalistes de l’émission La Nouvelle Top, un télé-crochet diffusé sur la chaîne sénégalaise Fashion Africa TV, vont défiler en Europe pour la troisième édition parisienne de la Black Fashion Week.

"Je suis détendue", confie Aminata Faye avec un large sourire, pendant que Feuza Diouf touche frénétiquement ses chaussons, l’air stressé. Elles n’ont obtenu leur visa qu’une journée avant de prendre leur vol pour Paris. Un soulagement pour ces mannequins de 25 ans, qui peinent à percer dans le milieu de la mode de leur pays, le Sénégal. "Le métier de mannequin n’est pas reconnu, les gens considèrent que c’est un passe-temps, regrette Aminata Faye. Nous ne pouvons pas en vivre."

Mais aujourd’hui, les jeunes femmes touchent leur rêve de près : fouler les podiums des plus grandes capitales de la mode que sont Paris, Milan, New York et Londres. À l’image de Feuza Diouf et d’Aminata Faye, une myriade de mannequins africains rêvent d’embrasser une carrière internationale comme celle de l’Éthiopienne Liya Kebede, classée parmi les 15 super-modèles les mieux payés au monde par le magazine américain Forbes, et de la Sud-Soudanaise Alek Wek.

Parcours de combattante

Mais pénétrer le monde cloisonné de la mode relève du parcours du combattant pour les mannequins du continent. Seules quelques chanceuses tirent leur épingle du jeu, comme l’Angolaise Maria Borges, égérie de Givenchy, la Somalienne Fatima Said et la Kényane Malaïka Firth, premier mannequin noir à avoir posé pour Prada en 2013 depuis Naomi Campbell en 1994.

Pour Adama Ndiaye, plus connue sous le nom d’Adama Paris, la fondatrice de la Black Fashion Week, les mannequins noirs sont mis au ban des podiums internationaux à cause de leur couleur. "N’ayons pas peur des mots, le racisme sévit dans le milieu de la mode", dénonce-t-elle. Depuis trois ans, elle organise une semaine de la mode noire à Prague, Paris, Bahia et Montréal pour donner de la visibilité aux créateurs et aux mannequins du continent.

D’autres pointures de la mode, à l’image des top models Naomi Campbell et Iman, se sont indignées contre les discriminations et ont dénoncé le manque de diversité sur les catwalks, pointant du doigt des statistiques éloquentes : lors de la Fashion Week de New York en septembre 2012, seuls 6 % des mannequins étaient noirs.

En février 2014, lors de la Fashion Week parisienne, le mannequin soudanais Ajak Deng a reproché à la marque de luxe Balmain de ne pas l’avoir sélectionnée pour un défilé parce qu’elle était "trop noire". "Les bookers hésitent à choisir des mannequins noirs compte tenu de leurs courbes et de leur poitrine plus généreuses, qui ne correspondent pas toujours au diktat de la maigreur, explique la Kényane Neva Mwiti-Read, fondatrice du magazine en ligne Afritorial.

Parfois, les photographes et les maquilleurs ne savent pas forcément comment sublimer la peau noire ou la rendre plus claire." Pour correspondre aux standards occidentaux de la beauté, des mannequins n’hésitent pas à utiliser des produits cosmétiques éclaircissants, quand ce ne sont pas les magazines de mode qui retouchent les clichés sur les couvertures, comme l’édition américaine de Vanity Fair accusée d’avoir "blanchi" la peau de l’actrice d’origine kényane Lupita Nyong’o, lauréate de l’oscar de la meilleure actrice dans un second rôle pour le film 12 Years a Slave et égérie de la marque de parfums Lancôme.

>> Retrouvez notre dossier "L’Afrique, c’est chic"

De la diversité sur les podiums

Selon Neva Mwiti-Read, ce manque de diversité sur les podiums serait dû à l’influence des acheteurs, qui, dans l’imaginaire collectif, viendraient uniquement des États-Unis ou d’Europe. "Quand les Africains auront davantage de pouvoir d’achat et seront considérés comme des consommateurs au même titre que les Occidentaux, l’industrie de la mode en sera transformée", veut-elle croire.

Las d’attendre, de grands noms de la mode africaine ont décidé de prendre les choses en main. Fervente opposante à la dépigmentation, le top model kényan Ajuma Nasenyana a lancé fin 2013 sa propre agence de mannequins à Nairobi, City Models Africa, en partenariat avec City Models France, afin de permettre aux Africaines d’être davantage représentées sur les podiums internationaux.

"Ces initiatives secouent l’establishment de la mode, se réjouit Adama Paris. Nous devons imposer nos filles en Afrique : à défaut de défiler en Europe ou en Amérique, elles le feront sur le continent." Les semaines de la mode fleurissent déjà à Lagos, Dakar, Johannesburg, Kinshasa et représentent des tremplins pour les tops africains. "Il faut mettre en place un marché interne pour imposer nos propres standards de mode et nos propres règles du jeu", poursuit la styliste sénégalaise.

Aminata Faye rêve, elle, de défiler pour Gucci. Mais, après la Black Fashion Week, elle se consacrera plutôt à la recherche d’un stage. L’étudiante en master d’ingénierie financière est pragmatique : "Le succès n’est qu’éphémère", dit-elle. Avant de devenir la nouvelle Katoucha, elle sait qu’elle devra s’imposer dans un univers de la mode presque impénétrable pour les Africaines. Pour l’instant…

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici