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Sénégal : des responsables socialistes proches de Khalifa Sall sont écroués

Par - à Dakar

Khalifa Sall, maire de Dakar et président des Cités et gouvernements locaux unis d'Afrique depuis 2012. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Les divisions internes au Parti socialiste sénégalais dégénèrent : suite aux échauffourées provoquées le 5 mars au siège du PS par des partisans de Khalifa Sall, plusieurs proches du maire de Dakar viennent d'être placés sous mandat de dépôt.

« Le juge est resté inflexible, nous avions à faire à un règlement de comptes politique. » Au sortir du cabinet du doyen des juges d’instruction, l’avocate Aïssata Tall Sall ne mâche pas ses mots. Après avoir été retenu pendant cinq jours au commissariat dans l’attente de la décision du magistrat, Bamba Fall, le maire socialiste de la Médina (une commune de Dakar), et huit de ses camarades de parti viennent d’apprendre leur placement sous mandat de dépôt, lundi 9 janvier, en milieu de soirée. Les plaidoiries de leurs nombreux avocats, dont plusieurs ténors du barreau, n’y auront rien changé.

Parmi les supporteurs de Bamba Fall massés dans le Palais de justice, les invectives fusent alors contre l’état-major du parti socialiste. Ce « règlement de comptes », à en croire les proches des neuf hommes, qui viennent de passer leur première nuit à la prison de Rebeuss, découlerait de la guerre froide qui divise depuis des mois ce parti historique, fondé par Senghor, qui régna pendant 40 ans sur la vie politique sénégalaise avant d’entamer, en 2000, une longue traversée du désert.

Champ de bataille

Depuis l’élection de Macky Sall, en mars 2012, le secrétaire général du PS, Ousmane Tanor Dieng, a engagé ses troupes dans la coalition gouvernementale Benno Bokk Yakaar (BBY). Un soutien inconditionnel au chef de l’État qui s’est notamment traduit par des listes communes avec le parti présidentiel lors des législatives de 2012 et des locales de 2014. À l’approche du référendum constitutionnel convoqué par Macky Sall le 20 mars 2016, une frange du parti emmenée par Khalifa Sall, le maire de Dakar, et Aïssata Tall Sall, députée et maire de Podor, s’apprêtait à faire campagne pour le non. Mais la direction du PS, sur laquelle Ousmane Tanor Dieng règne depuis 1996, entendait, quant à elle, soutenir la réforme présidentielle.

Plutôt que de régler l’affaire en interne, la direction du parti opte pour la voie judiciaire

En interne, les tensions s’aiguisent. Le 5 mars, lors d’une réunion du bureau politique dont l’ordre du jour porte sur la position à tenir lors du référendum, de nombreux militants socialistes hostiles à Tanor transforment la Maison du parti en champ de bataille. Injures, dégradations des locaux… Certains iront même jusqu’à prendre à parti physiquement le secrétaire général et sa garde rapprochée, qui seront évacués par la police. Khalifa Sall aura beau sermonner personnellement les trouble-fêtes, les appelant au calme, la conviction du clan Tanor est faite : le maire de Dakar et son proche entourage sont les inspirateurs de cette émeute préméditée.

Plutôt que de régler l’affaire en interne, la direction du parti opte pour la voie judiciaire. Une plainte contre X est déposée pour coups et blessures, menaces de mort, injures publiques, dégradation de biens appartenant à autrui… et tentative d’assassinat. Au cours des mois suivants, une ribambelle de militants, de hauts cadres et d’élus socialistes seront convoqués par la Division des investigations criminelles (DIC). En quasi-totalité, ils appartiennent au proche entourage de Khalifa Sall ou au cercle de ses sympathisants. Le maire de Dakar, lui, n’est pas convoqué.

La « tentative d’assassinat » retenue

Dans le même temps, les divisions au sein du PS ne cessent de s’amplifier. Les frondeurs n’entendent pas laisser leur parti faire office de porteur d’eau du parti présidentiel lors des législatives de juin 2017, ni œuvrer à la réélection de Macky Sall en 2019 au détriment d’une candidature autonome. En octobre, Ousmane Tanor Dieng est nommé par Macky Sall président du Haut Conseil des collectivités territoriales (HCCT), fraîchement créé. Une récompense pour services rendus, ironisent ses détracteurs, qui entendent bien faire bande à part lors des prochains scrutins nationaux.

Fin décembre, en tournée dans le nord du pays, Khalifa Sall confirme qu’il conduira sa propre liste aux législatives, comme il l’avait déjà fait à Dakar en 2014. Une semaine plus tard, neuf de ses proches sont convoqués au commissariat. Parmi eux, son fidèle lieutenant, Bamba Fall, son directeur de cabinet, Bira Kane Ndiaye, son neveu et collaborateur, Cheikh Tidiane Sall, ou encore Bassirou Samb, chef de cabinet du maire de Grand-Yoff (le bastion de Khalifa Sall). Le Parquet obtiendra finalement leur placement sous mandat de dépôt. Car l’enquête a notamment retenu la tentative d’assassinat, une incrimination passible de la réclusion à perpétuité.

Je suis prêt à aller à la prison tout droit si j’étais sûr que ça arrêterait le processus. C’est une cabale, elle sera vaine, assure Khalifa Sall

Selon les avocats des dix hommes – l’un avait été écroué dès le 6 janvier –, aucun d’eux n’a pourtant été identifié dans les nombreuses vidéos prises lors des échauffourées du 5 mars. Bamba Fall se trouvait lui-même à l’intérieur de la salle où se réunissait le bureau politique. À l’inverse, aucun des nervis ayant directement pris part aux événements n’a, jusque-là, été inquiété. À peine la décision connue, le Front patriotique pour la défense de la République (FPDR), une coalition de l’opposition, dénonçait « une instrumentalisation de la justice pour neutraliser des adversaires politiques« .

Du côté de la direction du PS, en revanche, le silence radio est provisoirement de mise. Quant à Khalifa Sall, présent au tribunal hier, il déclarait, à la veille de cette issue prévisible : « Je suis prêt à aller à la prison tout droit si j’étais sûr que ça arrêterait le processus. C’est une cabale, elle sera vaine. »

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