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Transitions démocratiques en Afrique : ce que le cas Jammeh nous enseigne

par

Alain Nkoyock est écrivain, universitaire et fonctionnaire à l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC).

Yahya Jammeh, à Banjul, le 22 septembre 2006. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

La crise politique actuelle en Gambie est préoccupante à plusieurs égards car elle dénote une carence d’éthique du pouvoir politique, couplée à une malencontreuse et récurrente inélégance électorale chez les tenants et postulants africains du pouvoir.

Le 9 décembre 2016, dans une déclaration télévisée, Yahya Jammeh a contesté les résultats des élections présidentielles du 1er décembre qu’il avait reconnus une semaine plus tôt en félicitant publiquement Adama Barrow.

Certains analystes estiment que ce revirement est la conséquence d’une part de la volonté exprimée du Président élu de réintégrer la Gambie dans le Commonwealth et surtout la CPI, et d’autre part des déclarations de Barrow qui ont fait craindre aux détenteurs actuels du pouvoir la justice de la Haye.

D’autres estiment que cette volte-face est liée à la psychologie des dictateurs africains qui ont de la peine à accepter des transitions politiques pacifiques non encadrées.

Pour comprendre la dynamique de cette crise et d’autres similaires en Afrique, nous devons examiner les dérives psychologiques des dictateurs africains face à la perte de leurs pouvoirs afin de proposer des améliorations au nouvel ordre juridique international pour la gestion complète d’un processus électoral.

La démocratie, une importation occidentale ?

Le premier élément d’analyse serait lié à la culture. Pour le despote africain, le principe de compétition représentative est étranger aux cultures africaines traditionnelles articulées fondamentalement sur le consensus et le système de séniorité. C’est dire que le principe électif est une importation de l’Occident car méconnu dans nos sociétés africaines anciennes. Pourquoi ne pas partager le pouvoir, comme l’exige Yahya à la CEDEAO, même en cas de défaite !

Pour lui comme pour d’autres, la démocratie qui valorise la compétition et la compétence ne doivent pas mettre à mal nos rapports sociaux différenciés qui, dans les sociétés traditionnelles, prenaient appui sur l’âge et le statut social. Dans une élection, la légitimité de la compétition comme valeur prééminente ne doit pas être aux prises avec les survivances de la légitimité conférée par le privilège de l’aînesse sur le cadet, du fort sur le faible, et celui de prédécesseur politique sur l’impétrant.

Barrow et ses camarades devaient s’abstenir de menacer le gouvernement sortant, aussi mauvais qu’il ait été, dont les membres ont contribué à leur manière, à l’édification de leurs pays. Crimes de lèse-majesté par excellence, le président « a été très choqué par les insultes et les intimidations du camp adverse à son endroit et à celui de son peuple durant toute la semaine qui a suivi la proclamation des résultats ! » Quel manque de tactique et de stratégie politiques de Barrow et ses pairs ! Quelle bonne éducation politique pour les opposants aux pouvoirs dans d’autres pays où l’incertitude des lendemains demeure entière en ce qui concerne d’éventuels postulants au décrochage !

Une mauvaise conception de la nature du suffrage

Le deuxième élément d’analyse de la psychologique du despote est lié à sa mauvaise conception de la nature conciliatrice du suffrage. Il tarde à comprendre que l’élection est l’opération par laquelle les citoyens désignent leurs représentants et le scrutin l’expression d’un  engagement. Désigner en réalité ne veut rien dire d’autre que choisir dans le cadre d’une prise de décision publique dont le suffrage universalisé est l’expression.

Le suffrage en question, parce qu’il symbolise la rupture complète avec les anciennes allégeances, a aussi, entre autres, pour fonction d’accorder à chacun la possibilité de s’exprimer. Il témoigne d’une égalité de tous les citoyens devant les urnes, au détriment de la sélection. Par cette concrétisation du principe d’égalité politique entre les individus, le suffrage universel a une fonction unificatrice et intégrative qui fait de lui la forme de participation politique supérieure.

Le suffrage fonde l’ordre démocratique par son expression de la citoyenneté moderne et sa suppression du cycle des émeutes. Il permet la construction d’une majorité populaire à l’occasion des élections, par la participation populaire, autrement dit, l’expression de la volonté du peuple qui le caractérise. Sa fonction est légitimation de la responsabilité et de la respectabilité  aux plans internes et externes.

Ce suffrage doit être respecté donc encadré dans son intégralité dans le cadre du nouvel ordre juridique international.

Avènement d’un nouvel ordre juridique international

Cela passe par la maîtrise du processus électoral complet. La gestion d’un cycle électoral est complexe et donne lieu généralement dans la quasi-totalité des pays africains, à des prises de positions divergentes, montrant ainsi le degré de technicité dont doivent disposer les administrateurs de pareils événements et le caractère hautement délicat du sujet.

La communauté internationale et les institutions régionales n’accompagnent pas ce processus complexe par des mécanismes appropriés dont la facilitation d’une transition politique pacifique, surtout dans des pays à longue tradition tyrannique. L’ingérence désormais réelle des États et bailleurs de fonds dans l’observation des élections traduit l’avènement d’un nouvel ordre juridique international. Celui-ci exige de nouveaux normes et principes dans les relations entre les États, au détriment de l’ordre ancien où la souveraineté des États était un principe intangible.

La supervision d’une élection ne devrait pas s’arrêter le jour du scrutin. La transition politique doit être accompagnée par des mesures allant de la révision du statut légal ou constitutionnel relatif au contrôle civil sur les militaires par le candidat-président, au déploiement des contingents militaires internationaux avant la proclamation des résultats, à la protection de la sécurité physique du vainqueur.

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