Interdiction du commerce d’ivoire par la Chine : « Il faudra être vigilant sur le cas de Hong Kong »

Des défenses d'éléphants et des sculptures en ivoire sur le point d'être brûlées à Yaoundé, au Cameroun, le 19 avril 2016. © Andrew Harnik/AP/SIPA

La décision était attendue depuis longtemps par les organisations de protection des animaux. La Chine vient d’interdire le commerce et le travail de l'ivoire. Un espoir pour la survie des éléphants d’Afrique, estime Céline Sissler-Bienvenu, directrice France et Afrique francophone de l’ONG International Fund for Animal Welfare.

Jeune Afrique : Comment avez-vous accueilli la décision de Pékin ?

Céline Sissler-Bienvenu : C’est incontestablement une bonne nouvelle. Il y a quelques mois, les autorités chinoises avaient déclaré qu’une telle décision nécessiterait un échéancier de cinq ans. Aujourd’hui, le délai est ramené à 2017. C’est le signe que la Chine veut être leader sur ce sujet. C’est aussi pour elle une manière aussi de redorer son image sérieusement écornée en la matière. On ne peut que s’en réjouir. Depuis quelques années, les opérations de démantèlement de réseaux trafiquants s’enchaînent à un rythme soutenu, de même que les mesures destinées à resserrer le marché domestique de l’ivoire.

Cette interdiction aura-t-elle un impact direct sur le braconnage des éléphants d’Afrique ?

La Chine est le point névralgique du trafic mondial. Environ 70% de l’ivoire illicite saisi est à destination de ce pays. L’interdiction totale de son commerce va avoir un impact majeur. Mais il ne se fera pas ressentir tout de suite.

Au cours d’importantes saisies réalisées, des analyses ADN ont montré que les défenses provenaient souvent de différentes populations d’éléphants. Elles seraient donc rassemblées, avant d’être acheminées en une seule fois vers le pays de destination. Cela signifie que les trafiquants disposent vraisemblablement de stocks importants. Ils vont essayer de les vendre avant que les marchés ne se referment, puis tenter de les reconstituer en braconnant. Mais cette tendance devrait être de courte durée.

D’ici deux ans, les effets bénéfiques de la mesure pourraient se faire ressentir. Il faudra également être particulièrement vigilant sur le cas de Hong Kong, qui demeure l’un des plus importants centres de contrebande de l’ivoire. On espère que la décision de Pékin aura un effet boule de neige.

La demande des Chinois en la matière reste extrêmement forte…

Il y a environ un an et demi, notre ONG avait réalisé un sondage qui demandait aux Chinois ce qui les inciterait à arrêter d’acheter de l’ivoire. « Se mettre en conformité avec la législation » a été leur première réponse. L’interdiction de son commerce peut donc avoir un réel effet dissuasif chez les acheteurs. Et en parallèle, les ONG, dont celle que je représente, mènent des actions pédagogiques auprès des Chinois pour les sensibiliser sur la question des espèces menacées.

Reste que la demande en ivoire est mondialisée. Les trafiquants peuvent se détourner de la demande chinoise et investir davantage dans les marchés en ligne. Il faudra forcément renforcer les contrôles sur Internet.

Dans les pays occidentaux, où en est la législation ?

Considéré comme le deuxième consommateur mondial d’ivoire, les États-Unis ont réalisé d’énormes progrès depuis trois ans. Ils ont colmaté la plupart des failles législatives qui permettaient au trafic d’ivoire de faire florès sur leur sol. Seule exception : le cas des antiquités en ivoire.

Mais leur législation est davantage restrictive qu’en Europe. La Commission européenne travaille d’ailleurs sur des lignes directrices destinées aux États membres, afin de resserrer leurs marchés. Mais elles ne seront pas, semble-t-il, contraignantes. Leur application reste au bon vouloir des États.

En France, il est toujours possible de vendre des objets en ivoire datant d’avant juin 1947. Or le marché légal permet aux criminels de blanchir l’ivoire récupéré illégalement sur des éléphants braconnés.

Prenons le cas de la France. Le gouvernement a récemment adopté une série de mesures allant dans le bon sens, mais il s’est heurté aux revendications des marchands d’art. Ces derniers souhaitaient pouvoir commercialiser des objets en ivoire considérés comme des antiquités. Ainsi, il est toujours possible de vendre des objets en ivoire datant d’avant juin 1947.

Or le marché légal permet aux criminels de blanchir l’ivoire récupéré illégalement sur des éléphants braconnés. Pour cela, les trafiquants usent d’un certain nombre de techniques destinées à vieillir les défenses et à les faire passer pour des antiquités. En 2013, un contrôle inopiné dans une salle de vente à Cannes avait révélé que certaines défenses d’éléphants avaient été vieillies et y étaient vendues avec de faux certificats.

On retrouve des affaires similaires au Royaume-Uni et dans d’autres pays européens. Il faut lutter sur tous les fronts : en Afrique, où les gardes chargés de lutter contre le braconnage font face à une véritable guerre ; dans les pays de transit, où les trafiquants profitent des lacunes des États ; et dans les mentalités des consommateurs. Il y a urgence.

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