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Terrorisme : Boko Haram est-il si proche de sa fin ?

Capture d'écran d'une vidéo de Boko Haram, rendue publique en octobre 2014. © AP/SIPA

Le 23 décembre, le président nigérian Muhammadu Buhari a annoncé que son armée avait repris le contrôle de la forêt de Sambissa, bastion historique de Boko Haram. Mais cela signifie-t-il pour autant la fin du groupe islamiste ? Jeune Afrique fait le point.

L’allocution du chef de l’État nigérian a fait son effet : elle a soulevé l’enthousiasme chez les ennemis de Boko Haram et maintenu l’idée d’un Nigeria en reconquête de son propre territoire. « Le chef d’état-major de l’armée m’a appris que le camp était tombé le vendredi 22 décembre et que les terroristes étaient en fuite, n’ayant nulle part où aller », avait alors déclaré le président, exhortant les soldats à « les poursuivre » et à « les traduire devant la justice ».

Mieux, dimanche 24 décembre, le gouvernement a fait état de la réouverture de deux routes entre Maiduguri, capitale de l’État de Borno, et les villes de Damasak et de Baga, des axes majeurs pour le commerce de la région. Mais, passés les effets d’annonce, la proclamation de la reprise de la forêt de Sambissa a également provoqué une bonne dose de scepticisme, pour plusieurs raisons.

Sambissa sans doute pas totalement reconquise

Jeudi 29 décembre, Abubakar Shekau a publié une vidéo où il annonce que ses hommes n’avaient été « chassés de nulle part ». Il affirme avoir tourné ces images dans la forêt de Sambissa le 25 décembre. Si ses allégations sont invérifiables, le leader historique de Boko Haram met le doigt sur un point sensible : de par sa superficie et sa végétation, il est probable que la forêt de Sambissa abrite encore des repaires de jihadistes.

« Si la totalité de la zone était sous contrôle, les dernières lycéennes enlevées à Chibok auraient sans doute été retrouvées et aucune annonce n’a été faite sur ce point », glisse un proche du dossier, côté camerounais. Des poches de résistance, mobiles et facilement dissolubles dans la population, risquent fort de subsister, en attendant des jours meilleurs.

Toutefois, avec la destruction de la principale base de Boko Haram dans la région, l’armée nigériane, assistée d’une section et d’un peloton blindé camerounais, a bel et bien sécurisé la zone, et notamment ses axes routiers, d’un point de vue militaire. Un contrôle plus ou moins lâche, qui était une étape essentielle dans les plans des pays de la sous-région.

Une première étape vers le lac Tchad

Dans la stratégie des pays du bassin du lac Tchad (Nigeria, Cameroun, Tchad, Niger, alliés au sein de la Force multinationale mixte), le contrôle de la forêt de Sambissa n’est que la première étape de la tenaille qu’ils sont censés refermer autour des îles du lac. Cette zone constitue désormais le dernier bastion de grande ampleur des combattants de Boko Haram et, en premier lieu, d’un de leurs chefs, Abou Mosab al-Barnaoui.

« Il y a encore beaucoup de cellules terroristes présentes dans la zone du lac Tchad », indique le colonel Didier Badjeck, porte-parole du ministère de la Défense camerounais. « Mais, avec la mutualisation des efforts des armées de la région, la guerre a basculé », assure-t-il encore. Celle-ci devrait rapidement voir se multiplier les frappes aériennes sur les îles du lac.

L’étau se resserre.

La Force multinationale mixte dispose déjà de moyens de surveillance et de repérage des activités dans la zone, notamment via l’armée camerounaise. De plus, elle est soutenue techniquement par les États-Unis, qui ont même pris en charge la surveillance d’un secteur.

« Il n’y a pas de réelles bases de Boko Haram sur le lac Tchad car nous les aurions déjà repérées, ce sont plutôt des cellules lagunaires très mobiles », explique un haut gradé. « L’étau se resserre, il y a une saine émulation entre les armées des pays alliés, qui ont toutes envie d’aller vers le lac Tchad pour en finir », ajoute le colonel Badjeck.

Boko Haram est une hydre à deux…

En frappant la forêt de Sambissa, les armées nigériane et camerounaise ont avant tout atteint Abubakar Shekau. Une victoire symbolique importante, notamment médiatiquement. Mais celle-ci ne doit pas cacher la réalité du terrain : Boko Haram est en réalité divisé en deux ou trois sous-groupes.

Les yeux des états-majors de la sous-région sont davantage vers Abou Mosab al-Barnaoui que vers son rival Shekau. À la tête des éléments de Boko Haram ayant fait allégeance à l’État islamique, contrairement aux hommes de Shekau, il repose sa capacité de nuisance sur la zone du lac Tchad et rien n’indique que la branche qu’il dirige ait été réellement affaiblie par les opérations militaires.

Il contrôle à l’heure actuelle de petites zones à l’ouest du lac, ce qui le met aux prises avec les armées nigérienne et tchadienne, et plusieurs analystes estiment qu’il profite du temps de relatif répit dont il dispose avant la grande offensive pour raffermir sa chaîne logistique. « Al-Barnaoui est sans doute plus dangereux que Shekau car moins fantasque et plus organisé, notamment grâce à ses liens avec l’État islamique », confie une source sécuritaire camerounaise.

… ou trois têtes

Une troisième branche existe même au sein du groupe jihadiste. Dirigée par Bana Blachera, un temps pressenti pour prendre la succession d’Abubakar Shekau lorsque celui-ci était présumé mort, elle dispose de camps au sud du lac Tchad. Réputé bien armé et proche d’Al-Barnawi, dont elle pourrait n’être qu’un bataillon supplémentaire, elle mènerait notamment des attaques autour de Marte, Ngala ou Bama, au Nigeria.

Chacun de ces chefs devra toutefois faire face au risque de défection d’une partie de ses troupes, la plupart du temps pour des raisons financières. Une trentaine de combattants se sont en effet récemment rendus à l’armée nigérienne et de nombreux autres avaient suivi le même raisonnement du côté du Tchad peu avant.

Leurs combattants sont quasiment en errance.

« Ils sont quasiment en errance et cherche surtout la survie alimentaire », explique le ministre nigérien des Affaires étrangères, Ibrahim Yacouba. « Les vrais fondamentalistes ne sont pas nombreux, en réalité. La plupart de leurs combattants les ont rejoints pour de l’argent », ajoute le colonel Badjeck.

Chez les stratèges militaires de la Force multinationale mixte, on ne se fait toutefois aucune illusion : la victoire ne sera totale que lorsque les principaux chefs jihadistes auront été capturés ou tués. « Le gros coup dur serait de mettre la main sur leurs leaders », confirme le porte-parole du ministère de la Défense camerounais. Plus facile à dire qu’à faire.