Liberté de la presse : l’ONG Reporters sans frontières accable l’Algérie

Manifestations de journalistes pour la liberté de la presse en juillet 2016 à Alger. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Jeudi 22 décembre, l’organisation RSF rendait public son rapport sur la liberté de la presse en Algérie depuis la réélection du président Bouteflika en avril 2014. Son titre plante le décor : « Algérie : la main invisible du pouvoir sur les médias ».

Code pénal répressif, détention arbitraire, bureaucratie ubuesques, intimidations ouvertes, menaces sur les réseaux sociaux, verrouillage du marché pulicaire, dettes stratosphériques… La presse algérienne vit des heures sombres. Pas étonnant donc de voir que sur la carte de la liberté de la presse 2016 élaborée par RSF, l’Algérie figure en rouge, parmi les pays où la situation des journalistes est jugée « difficile ». Juste un cran au-dessous de la cinquième et dernière marche où figurent la Chine, la Libye, le Soudan, Cuba ou encore la Syrie.

Le rapport de l’ONG, qui évoque « l’asphyxie progressive dans laquelle sont contraints d’évoluer les médias algériens» est peu glorieux. Estimant que ces médias sont intimidés depuis la reconduction du chef de l’État à son poste, RSF note que pour verrouiller le passage médiatique, les autorités utilisent « des moyens très diversifiés tant au niveau de la pratique juridique, politique, qu’économique ». Objectif : « Maintenir une forte pression sur les médias et favoriser la docilité à l’affirmation de l’indépendance. »

Des journalistes incarcérés

Alors que dix ans plus tôt, le président algérien avait décrété une amnistie pour les journalistes poursuivis en justice pour des affaires de diffamation, on assiste aujourd’hui aux multiplications des procès, voire à l’incarcération des professionnels de la presse. L’organisation qui défend les droits des journalistes à travers le monde affirme que c’est le ministère public qui est à l’origine de la plupart des poursuites engagées contre les journalistes et journalistes-citoyens depuis plus de deux ans.

« Le recours au code pénal est systématique, notamment en raison du fait que les infractions liées au droit d’informer – à savoir la diffamation, l’outrage et l’injure – sont prévues dans le code pénal et punies de peines allant de deux mois à cinq ans de prison et de 1 000 Da à 500 000 Da (de 10 à 4 000 euros) », note encore RSF.

Jusqu’où iront les autorités algériennes pour étouffer la presse et ceux qui la défendent ?

« Les journalistes algériens se sont battus avec beaucoup de courage et de résilience depuis les années 90 pour la liberté d’informer, soutient Christophe Deloire, secrétaire général de l’ONG. Aujourd’hui, nous constatons que sous couvert de pluralisme se cachent des pratiques autoritaires nuisibles à l’indépendance journalistique. Jusqu’où iront les autorités algériennes pour étouffer la presse et ceux qui la défendent ? N’est-ce pas scandaleux qu’en 2016, un journaliste soit mort en détention après un coma de trois mois dans l’indifférence totale de l’administration pénitentiaire ? »

La mort de Mohamed Tamalt

Journaliste et blogueur ayant une double nationalité –algérienne et britannique – Mohamed Tamalt est mort en détention le 11 décembre 2016. Auteurs de plusieurs écrits publiés sur sa page Facebook et dans lesquels il s’attaquait avec outrance et véhémence à des responsables algériens, Tamalt purgeait une peine de deux ans de prison après avoir été condamné en juin dernier pour « offense au président de la République ».

Pour protester contre sa condamnation, Tamalt a observé une grève de la faim de trois mois suivi d’un coma de trois mois. Sa mort, une première pour un journaliste en Algérie, a soulevé une vague d’indignations et de condamnations dans son pays ainsi qu’à l’étranger. Sa famille dénonce les conditions de son incarcération et réclame la vérité sur son décès. RSF, comme d’autres ONG, demande aux autorités algériennes d’ouvrir « une enquête indépendante sur les circonstances de la mort de Mohamed Tamalt afin que les responsables soient punis dans les plus brefs délais ».

Le cas Hassan Bouras

Le cas d’un autre activiste, Hassan Bouras, membre de la Ligue algérienne des droits de l’Homme, est également évoqué dans ce rapport. Condamné le 28 novembre par le tribunal d’El-Bayadh (nord-ouest) à une année de prison ferme pour « complicité d’outrage à un auxiliaire de justice, à des agents de la force publique et à un corps constitué », Bouras devra être jugé en appel le 8 janvier prochain.

RSF demande sa libération et l’arrêt des poursuites et des pressions engagées contre lui. Incarcéré dans une cellule sans lit à la prison d’El-Bayadh, le journaliste considéré comme un prisonnier d’opinion souffre de rhumatismes développés durant une précédente période de détention, dans le cadre d’une autre affaire qui a eu lieu une année auparavant.

L’organisation demande l’arrêt du recours au code pénal, à la détention arbitraire et aux procédures administratives abusives.

Aussi, RSF émet à l’adresse des autorités algériennes 14 recommandations dans le cadre de ses obligations pour la promotion et la protection de la liberté de la presse. L’organisation demande l’arrêt du recours au code pénal, à la détention arbitraire et aux procédures administratives abusives. L’ONG suggère aussi la révision du code pénal pour supprimer les peines d’emprisonnement ayant trait à l’injure, la diffamation ou l’outrage.

Elle demande en outre d’assurer la protection des journalistes notamment dans les cas de cyber-violence, l’arrêt de la distribution discrétionnaire de la publicité publique et la délivrance sans restriction des visas et accréditations aux journalistes étrangers qui en font la demande.