Martin Fayulu : « Le Rassemblement souhaite toujours mettre en place un Conseil national de transition en RDC »

Par - envoyé spécial

L'opposant Martin Fayulu, le 18 septembre 2016 à Kinshasa. © Gwenn Dubourthoumieu pour JA

L'opposant Martin Fayulu, cadre du Rassemblement, est revenu mercredi pour Jeune Afrique sur les voies de sortie de crise en RD Congo préconisées par la principale plateforme de l'opposition. Interview.

Quelques heures avant la reprise, mercredi 21 décembre, des pourparlers directs entre le Rassemblement et les signataires de l’accord du 18 octobre à Kinshasa, l’homme d’affaires et député Martin Fayulu reçoit dans son hôtel de La Gombe les cadres de la principale plateforme de l’opposition congolaise constituée autour d’Étienne Tshisekedi et de Moïse Katumbi.

Téléphone collé à l’oreille, le leader de l’Ecidé (Engagement pour la citoyenneté et le développement) et candidat déclaré à la présidentielle bat le dernier rappel des troupes. « Tu ne viens pas ? Tu es député, tu as une voix et des analyses pertinentes. Je pense que tu dois être là », glisse-t-il à un camarade hésitant. Plusieurs autres sont déjà dans la cour, autour de la piscine du Faden House : Delly Sessanga, Lisanga Bonganga, François Muamba, Raph Kabengele, proche collaborateur d’Étienne Tshisekedi…

Une question est dans tous les esprits : comment s’y prendre ? En face, le président Joseph Kabila, dont le dernier mandat aurait dû expirer le 19 décembre à 23 heures 59, vient de procéder à une démonstration de force : Kinshasa et les principales villes du pays quadrillées comme jamais, il s’est maintenu au pouvoir.

Jeune Afrique : Finalement, après la fin de son dernier mandat constitutionnel, Joseph Kabila reste en place. Est-ce un camouflet pour le Rassemblement ?

Martin Fayulu : Joseph Kabila est là pour lui-même. Il ne peut plus engager la RD Congo. Nous demandons à toute la communauté internationale de ne plus le reconnaître comme le président de notre pays.

Nous sommes aujourd’hui dans un pays traversé par une crise de légitimité : le président de la République, le Sénat et les assemblées provinciales sont en fin de mandat ; l’Assemblée nationale a clôturé sa dernière session extraordinaire et la fin de mandat intervient au mois de février 2017. Autrement dit, toutes les institutions à mandat électif ont des animateurs qui sont arrivés au terme dudit mandat. C’est une crise institutionnelle.

Devrions-nous donner un mot d’ordre pour que les gens descendent dans les rues et qu’ils soient réprimés dans la violence ?

Pourtant, le 19 décembre, contrairement à ce qui était annoncé depuis des mois, Étienne Tshisekedi, le leader du Rassemblement, n’a pas donné le « mot d’ordre » à ses partisans pour qu’ils descendent dans les rues réclamer le départ de Joseph Kabila. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?

Le 19 décembre est une cut-off date, une date butoir. Ce jour marque la fin du second et dernier mandat de Joseph Kabila. Ce qui signifie que ce dernier, à partir de cette date, n’est plus l’autorité de ce pays. La question est plutôt la suivante : devrions-nous donner un mot d’ordre pour que les gens descendent dans les rues et qu’ils soient réprimés dans la violence ? Nous avons estimé que le peuple congolais savait exactement ce qu’il faut faire. Il a intériorisé les dispositions de l’article 64 de la Constitution qui lui donnent le devoir de faire échec à toute personne qui veut rester au pouvoir en violation de la Constitution.

Aussi avons-nous reçu des appels des citoyens congolais et de la communauté internationale nous invitant à faire en sorte que la violence et la crise profonde ne viennent pas du Rassemblement. Nous avons écouté et nous avons simplement demandé aux Congolais d’être vigilants. C’est pourquoi le peuple a réagi le 19 décembre à 23 heures 59 : concerts de casseroles, coups de sifflet… Le lendemain, il est sorti dans les rues de Kinshasa et des autres villes du pays.

Mais la réponse du pouvoir en place a consisté à assassiner les paisibles citoyens. Le régime de Kabila a tué et arrêté les gens qui voulaient manifester pacifiquement. Il a déployé l’artillerie lourde à travers le pays. Pourquoi ne voit-on pas cet arsenal militaire lorsqu’il s’agit de défendre le pays, lorsqu’on tue des Congolais à Beni ? Joseph Kabila préfère sortir des chars de combat contre des Congolais qui réclament le respect de la Constitution.

Nous espérons que ces pourparlers directs vont aboutir

Dans son message diffusé sur YouTube, Étienne Tshisekedi demande au peuple de résister pacifiquement et de ne plus reconnaître le pouvoir de Joseph Kabila. Mais en même temps, il encourage les délégués du Rassemblement à poursuivre les négociations directes avec le même pouvoir. N’est-ce pas contradictoire ?

Non, le peuple ne doit plus obéir aux ordres de Joseph Kabila. C’est clair. Mais nous avons voulu un dialogue inclusif, nous continuons à donner sa chance à la médiation des évêques. Et nous espérons que ces pourparlers directs vont aboutir.

Après la nomination d’un nouveau gouvernement quelques minutes avant l’échéance officielle du mandat du président Kabila, que reste-t-il encore sur la table des négociations ?

C’est de la mauvaise foi. C’est un gouvernement fantôme. Comme nous ne reconnaissons plus Joseph Kabila comme président de la République, nous ne pouvons pas reconnaître son gouvernement. D’ailleurs, ne sachant plus à quel saint se vouer, Kabila a nommé un Belge Premier ministre en RD Congo. Ce n’est qu’après sa nomination que Samy Badibanga a renoncé à sa nationalité. Problème : c’est un ministre qui est en train d’expédier les affaires courantes qui a signé l’arrêté. Sommes-nous dans un État de droit ou dans la République de Gondwana ? Qu’à cela ne tienne, aux pourparlers sous la médiation de la Cenco (Conférence épiscopale nationale du Congo), nous allons discuter des institutions de la République après le 19 décembre.

Qu’en est-il du « Conseil national de transition » que le Rassemblement préconise comme voie de sortie de crise ?

Le Rassemblement maintient sa proposition concrète et claire de mise en place d’un Conseil national de transition. Pendant cette période intérimaire, nous préconisons qu’il y ait un président de transition, un Conseil national de transition et un gouvernement conduit par un Premier ministre.

Il faut installer un régime spécial en RDC

Nous considérons donc qu’après le 19 décembre, il faut installer un régime spécial en RDC. D’autant que l’organisation des institutions et l’exercice du pouvoir tels que prévus par la Constitution sont aujourd’hui mis à mal. Il y a un vide. Les animateurs des institutions ne sont plus légitimes parce qu’arrivés au terme de leur mandat. Le compromis qui sera trouvé via le dialogue doit ainsi venir se coupler à la Constitution pour combler ce vide. Il ne s’agira, pour nous, que d’une période courte d’un an pour organiser la présidentielle et les législatives le 10 septembre 2017 et les élections provinciales le 3 décembre 2017. Les autres scrutins suivront l’année suivante.

Joseph Kabila a-t-il une place dans ce schéma ?

Pour nous, Kabila est parti le 19 décembre mais il reste membre d’un groupe politique. Nous allons donc discuter librement et franchement pour savoir qui fait quoi dans ce schéma. Les pourparlers doivent tourner maintenant autour de l’organisation du pouvoir de l’État après le 19 décembre.

En face, le camp Kabila rétorque que ce « Conseil national de transition » violerait la Constitution. Que lui répondez-vous ?

Il faut lire l’article 222 de la Constitution. Il autorise la mise en place d’une institution d’accompagnement de la démocratie. Il en est ainsi de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC).

Existe-t-il encore l’espoir d’une fumée blanche au centre inter-diocésain de Kinshasa, où se tiennent les pourparlers directs ?

Nous gardons espoir. La RD Congo doit vivre et survivre.

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