Maroc : les web-séries de Hicham Lasri qui « dézinguent »

Sortie fin novembre, la web série, "Bissara overdose", décrit l'hypocrisie de la société marocaine vis-à-vis des femmes. © Hicham Lasri

Le jeune réalisateur marocain rebelle s'est découvert un nouvel espace de liberté sur le web. "Caca Mind", "Bissara Overdose", "No Vaseline Fatwa"... Il multiplie les séries décalées sur YouTube où il décortique les contradictions de la société marocaine.

Il a encore sévi, Hicham Lasri ! Ce vendredi 16 décembre, il a lancé « Caca Mind », une nouvelle web-série où il dénonce le civisme « chelou » de ses compatriotes : un homme qui ouvre la vitre de sa voiture pour jeter sa cannette de Coca-Cola dans la rue, un autre qui klaxonne en plein feu rouge, un troisième qui grille une file d’attente… Le mélange d’improvisation et d’écriture est devenue la marque de fabrique de ce réalisateur marocain de 39 ans qui enchaîne les séries sur YouTube pour mieux dénoncer les contradictions de la société marocaine.

Sa nouvelle série, interprétée par l’actrice Badia Senhaji, s’annonce aussi provocatrice que la précédente, « Bissara Overdose », diffusée du 29 novembre au 3 décembre, qui mettait en scène une jeune Marocaine. Elle s’évertuait à « dézinguer » le comportement hypocrite des hommes à l’égard des femmes, en mettant à nu « la bissara » dans leur tête, une soupe populaire faite de fèves et d’huile d’olives. Tout le monde le sait : la bissara, c’est bourratif, mais ça ne nourrit pas le corps…

Jouer le jeu de la société

Dans un des épisodes, Fadwa Taleb, l’actrice qui a interprété ce rôle avec brio, raconte son histoire avec un homme dont elle était amoureuse et qui lui avait promis le mariage. Quelques jours avant qu’il vienne demander sa main, elle apprend qu’il a émigré en Italie et qu’il s’est marié avec une Italienne. Elle ne comprend pas. Elle lui a « tout » donné et il va se marier avec une « gawyria » (étrangère) qui « ne comprendra jamais sa culture », qui « n’acceptera jamais de subir le calvaire » qu’endurent les femmes au Maroc.

« Ici, on les tabasse, on leur casse les dents, on leur arrache les cheveux, et puis à la fin, elles se maquillent pour cacher les traces de violence sur leurs corps et disent à leurs voisines: c’est mon mari, il me bat mais il ne laissera personne me toucher ! »,  rit-elle, hystérique. Elle crie sa haine contre « cet homme qui se saoule la gueule le soir et qui, le lendemain, prend son tapis de prière et se dirige vers la mosquée comme s’il était le plus pieux des hommes. » Sa colère monte. Elle arrache son voile. Elle ne veut être ni bonne cuisinière, ni une fille de bonne famille. Ce qu’elle veut, « c’est juste se marier ».

« Cette jeune femme n’est pas aigrie », explique le réalisateur. Elle est juste lucide au sujet de cette réalité marocaine qui impose aux femmes de respecter certains archaïsmes et qui leur demande en même temps de se surpasser pour plaire aux hommes. »

Le web, le « far-west » où tout est permis

Atypique, balançant des réalités crues mais empreintes de beaucoup d’émotion, Hicham Lasri n’en est pas à son premier opus sur les contradictions de la société marocaine. Sa précédente web-série, « No Vaseline Fatwa », sortie pendant le ramadan et dont le titre est inspiré du tube du groupe de rap Ice Cube, comptabilise plus de 111 000 vues sur YouTube. On y voit un jeune homme, Salah Bensalah, barbe bien taillée, tenue afghane et kalash à la main, débiter ses recettes du jihad, du halal et du haram et de la nouvelle conquête cybernétique de l’Islam.

Hicham Lasri n’est pas militant. Il veut juste « foutre le bordel », comme il dit. Et le web lui offre toute la liberté pour le faire, effectivement. Son équipe de tournage est composée de 3 personnes : lui, réalisateur et caméraman, le monteur et le comédien. Pas besoin de plus. La web-série est un plan séquence de 4 à 5 minutes, parfois moins. « Les gens sont friands de ces formats qui leur parlent. Sur le web, moins on en fait, plus ça marche », dit-il.

Au moment du lancement de « Bissara Overdose », les gens croyaient avoir à faire à une fille lambda qui s’est prise en vidéo en plein délire et qui a balancé son pavé sur YouTube.  » J’avoue avoir délibérément poussé vers cette ambiguité pour avoir des scènes vraies « , confie-t-il.

Une filmographie atypique

Dans toutes ses productions cinématographiques, Hicham Lasri a donné le micro à la rue pour raconter spontanément ce qui la déchire de l’intérieur. En 2014, il sort « C’est eux les chiens », un road movie punk au coeur du printemps arabe, où il suit un ancien prisonnier politique au bord de la dérive et qui tente de se trouver une identité. On est tiraillé entre les espoirs et les désillusions de cet homme qui erre dans les rues de Casablanca en pleines contestations du Mouvement du 20 février. Mais on s’accroche à sa folie filmée sur le vif et avec les mots de la rue.

En septembre dernier, il sort en France « The Sea is Behind« , l’histoire d’un homme qui danse travesti dans les processions de mariage et qui tente de convaincre son entourage qu’il n’est pas homosexuel.

Fan du cinéma des années 1970, où les films étaient centrés sur des personnages à la psyché compliquée, Hicham Lasri braque sa caméra sur les marginaux de la société et met en exergue leurs questionnements internes avec des appels de phare inspirés de l’histoire politique du Maroc (torture sous Hassan II et Driss Basri, Mouvement du 20 février…).  À la différence des web-séries, son cinéma n’est pas destiné à Monsieur tout le monde. Il est brouillon, décalé, inclassable.