Procès de Dominic Ongwen devant la CPI : victime ou bourreau ?

Dominic Ongwen à la Cour pénale internationale de La Haye le 6 décembre 2016. © Peter Dejong/AP/SIPA

Le 6 décembre s’est ouvert, à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye le procès de Dominic Ongwen, l’un des principaux lieutenants de l’Armée de résistance du seigneur (LRA), groupe rebelle apparu dans le maquis ougandais il y a plus de trente ans et dirigé d’une main de fer par l’un des hommes les plus recherchés d’Afrique, Joseph Kony.

Les débats se concentrent sur la ligne de défense de l’ancien commandant : un ex-enfant soldat, même devenu par la force des choses un donneur d’ordre, est-il totalement responsable de ses actes ? Et de s’interroger : comment passe-t-on du statut de victime à celui de bourreau ? Voici le témoignage de David, recueilli en 2008 dans le nord de l’Ouganda. Il sortait tout juste de douze années de captivité au sein de l’organisation.

Un « sombre voyage » de dix ans

Alors que j’enquêtais dans le nord de l’Ouganda sur l’enrôlement d’anciens enfants soldats par l’armée ougandaise (qui servaient autant de guides que de chair à canon), j’ai fait la connaissance de David (son prénom a été changé), dans son village natal, au nord-ouest de Gulu. Ce grand jeune homme dégingandé de 22 ans à l’époque, handicapé par un bras droit recroquevillé le long de son corps, m’a accueilli dans sa case rafraîchie par un léger courant d’air. Il a apporté du lait et des petits gâteaux, vendus dans une échoppe qu’il venait tout juste d’ouvrir. Assis dans la pénombre, visage à peine distinct, il m’a raconté son histoire d’un ton monocorde et sans interruption.

Lieux, dates, noms… La précision de son récit était frappante. Avec mon traducteur, nous avons été renvoyés douze ans en arrière, au commencement d’un « sombre voyage » long de dix ans, entre le nord de l’Ouganda, le sud du Soudan et l’extrême nord-est de la RD Congo. Ses souvenirs et son corps, meurtri par les balles et les fragments de bombes, étaient une porte béante sur un mécanisme terrifiant qui a métamorphosé cet enfant en soldat de l’apocalypse.

Arraché à sa famille

Un après-midi de 1996, une centaine d’hommes armés surgissent dans son hameau où il vit avec ses parents et sa jeune sœur. Tous les villageois sont regroupés sur la petite place principale. Le garçon de 10 ans est arraché à sa famille. « J’étais pieds-nus. On m’a donné des tongs trop grandes pour moi, et on m’a emmené avec une quarantaines d’autres enfants. » C’est la dernière fois qu’il voit le visage de sa mère, qui décède quelques années plus tard.

« Après deux kilomètres de marche, nous sommes tombés sur l’armée ougandaise (UPDF). Les rebelles nous ont protégés des tirs. Finalement nous avons rejoint dans la soirée le village de Patalira. Les villageois étaient cachés. On a cuisiné la nourriture du village. Couché dans l’herbe, je n’ai pas dormi de la nuit. J’avais peur, je ne comprenais rien. »

Après des jours de marche, de privation de nourriture, de mauvais traitements, de rafles durant lesquelles sont abattues froidement de nombreuses personnes, David débute son entraînement militaire. Les plus grands sont séparés du groupe et violentés. Pendant un mois, il apprend le nom des armes et comment s’en servir.

 

De victime à bourreau

Lors de son premier combat contre l’UPDF, il est blessé à la hanche. D’autres enfants se relaient à ses côtés nuit et jour, soignent sa blessure comme ils peuvent, avec de l’eau. Spectateur et victime au moment de son enlèvement, le voici bientôt acteur et bourreau : « Nous volons, nous tuons, nous kidnappons d’autres enfants. On m’avait dit que plus personne ne m’attendait au village, que si je rentrais, je serais arrêté et tué par l’armée puisque, maintenant, j’étais un rebelle. Ma blessure était une preuve. »

« Parfois on se mélangeait à la population. Mais on était vite repérés et les gens nous dénonçaient. La haine m’a envahi, je me vengeais en tuant. J’étais sans espoir. » Il participe à des massacres de masse (« plusieurs milliers de personnes durant une opération dans le district de Soroti »). Blessé gravement au bras lors d’un bombardement, transporté à l’hôpital de Djouba au Soudan du sud, base arrière de la LRA, Joseph Kony refuse de payer pour qu’il soit opéré.

Plusieurs fois mobilisé pour la protection de ce dernier, il se bat aussi sous les ordres de hauts responsables de la trempe d’Ongwen, dont Raska Lukwiya, considéré dès 2005 par la CPI comme l’un des cinq principaux lieutenants de Kony. Tué en 2006 lors d’un bombardement de l’UPDF, Lukwiya ne pourra jamais être jugé. En juillet de cette même année, alors que David et son groupe s’apprêtent à traverser le Nil Albert pour rejoindre la RDC – la LRA a entamé des pourparlers de paix avec Kampala, et Djouba met la pression pour les déloger de son territoire -, ils sont accrochés par l’UPDF.

Sa seule chance : ne pas avoir gravi les échelons

Lui et dix autres soldats décident de s’évader, et d’essayer, après tergiversations, de rentrer chez eux. Arrêté par l’armée, interrogé pendant plusieurs semaines, seule l’intervention d’une ONG évitera à David l’enrôlement. « Je n’ai jamais choisi de me battre, j’ai été kidnappé. Je ne voulais plus tenir une arme, j’étais fatigué. »

De retour dans son village en décembre 2007, où son père ne l’attendait plus, « j’avais beaucoup de mal à regarder les gens. J’ai réalisé qu’il y avait des lois et que, peut-être, je pourrais être arrêté et poursuivi. Puis on m’a expliqué que je ne risquais rien car j’avais été enlevé alors que je n’étais qu’un enfant. Tout ce temps, c’est comme si j’avais été en prison. » La seule chance de David est, peut-être, de ne jamais avoir gravi les échelons de la LRA, comme ce fut le cas de Dominic Ongwen, considéré aujourd’hui comme l’un des plus sanguinaires lieutenants ayant sévi pour la LRA.

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