Mali : Mohamed Diarra, le miraculé de Kati, témoin clé dans le procès Sanogo

Par - envoyé spécial

Mohamed Diarra. © Nicolas Réméné pour JA

Mohamed Diarra est appelé à témoigner au cours du procès qui s’est ouvert le 30 novembre à Sikasso, et qui doit reprendre ce mercredi à l’issue d’une troisième suspension de séance. Ce béret rouge sera l’un des témoins clé de l’accusation.

Dans l’acte de mise en accusation de Sanogo et de ses co-accusés, qui leur vaut de comparaître aujourd’hui devant la Cour d’assises de Sikasso pour l’enlèvement et l’assassinat de 21 militaires en mai 2012, son nom apparaît en page 6.

« Ainsi, peut-on lire dans un style propre aux récits judiciaires, tard dans la nuit, un camion vint se garer près de l’endroit où étaient gardés (sic) les bérets rouges ; l’appel [fut] fait et chaque militaire appelé [sortit] de sa cellule les mains attachées (re-sic) au dos, les yeux bandés ; ils furent 21 à être embarqués dans le camion mais le 21e militaire, en la personne de Mohamed Diarra, [fut] miraculeusement débarqué sans que l’on sache pourquoi et remplacé par le lieutenant Aboubacar Kola Cissé […] détenu à l’école d’application de Kati ».

Un 22e militaire, emprisonné séparément des autres, fut lui aussi embarqué. Quatre ans et demi après les faits, Mohamed Diarra, lui, est toujours en vie, bien qu’il se soit battu entre temps dans le nord du pays en 2013, aux côtés des troupes françaises, et à Kidal en mai 2014, lors de la désastreuse visite du Premier ministre de l’époque, Moussa Mara.

Il ne sait toujours pas pourquoi il a échappé à la mort en cette nuit macabre du 3 mai 2012, au cours de laquelle 21 de ses frères d’armes − dont la plupart étaient des gamins comme lui − furent jetés dans une fosse commune et tués à coups de kalachnikovs. À vrai dire, il semble ne même pas se poser la question.

« Les ennemis sont en ville »

Ce miracle est né d’un malheureux coup du sort. Le 30 avril, ce soldat de deuxième classe, qui n’a que deux ans d’expérience, est en permission. On le devine vêtu comme aujourd’hui : un tee-shirt moulant sur son torse musclé, jean délavé et bagues en argent aux doigts. Les combats font rage dans la ville entre les bérets verts du capitaine Amadou Haya Sanogo, qui ont chassé Amadou Toumani Touré du pouvoir cinq semaines plus tôt, et les bérets rouges du colonel Abdine Guindo, fidèles au président déchu.

Ce sont ces derniers qui ont lancé les hostilités. Diarra est lui aussi un béret rouge, mais il assure qu’il n’était au courant de rien, et que ce soir-là, il ne faisait que se promener avec un ami, Fodé Keita, un para-commando comme lui.

On va vous tuer. Vous ne pouvez rien contre nous. Vous êtes seuls.

Tous deux circulent en voiture quand ils tombent sur un barrage de la gendarmerie. Ils ont leur carte de militaire sur eux. Parce que « les ennemis sont en ville », comme le leur explique un lieutenant de gendarmerie, ils sont arrêtés et envoyés au siège de l’ORTM, la télévision d’État, qui fut quelques heures plus tôt une des cibles des hommes de Guindo.

Là, Diarra et son ami retrouvent une demi-douzaine d’autres bérets rouges. Certains ont été violentés, l’un d’eux a été blessé aux fesses avec un couteau. « On va vous tuer. Vous ne pouvez rien contre nous. Vous êtes seuls », s’entendent-ils dire, avant d’être filmés par les caméras et d’être présentés à l’antenne comme des trophées.

À l’autre bout de la ville, Aboudou Goïta, un promotionnaire de Diarra, manque de tomber du lit sur lequel il reprend des forces après avoir été blessé dans des combats à Tessalit, dans le Nord, lorsqu’il reconnaît ses amis. « Je ne comprenais pas ce qu’ils faisaient là », dit-il aujourd’hui.

Mauvais traitements au camp de Kati

Une nuit passe. Au petit matin, le 1er mai, alors que la défaite des bérets rouges est consommée, Diarra et ses co-détenus sont transférés au camp militaire de Kati, le quartier général de la junte situé à une quinzaine de kilomètres de Bamako. Ils y sont bousculés, malmenés, frappés, avant d’être enfermés dans un grand salon.

Diarra est blessé à la tête. Il saigne. Il a soif. En fin de journée, il est transféré avec les autres dans une grande cellule, où s’agglutinent de nombreux bérets rouges − arrêtés comme lui dans les heures qui ont suivi l’attaque −, mais aussi des civils, dont des étrangers : un Camerounais, un Algérien, un Sénégalais, se souvient-il…

Ils sont peut-être 80 dans cette salle surchauffée. Ce n’est que le lendemain matin qu’on leur donne à boire et à manger : du café et un morceau de pain.

Certains détenus ont perdu connaissance des suites des passages à tabac.

Pendant tout ce temps, Diarra dit n’avoir pas subi de violence physique, hormis lorsqu’il est arrivé dans le camp et qu’un coup de crosse lui a ouvert le crâne. D’autres affirmeront plus tard avoir été martyrisés. Dès le mois de juillet 2012, Human rights watch évoquait de nombreux cas de torture.

« Des témoins […] ont expliqué avoir vu des soldats et des policiers traîner par terre des détenus menottés et ligotés, les battre avec des matraques, des bâtons et des crosses de fusil, et leur donner des coups de pied dans le dos, à la tête, dans les côtes, dans les parties génitales et ailleurs. D’autres ont reçu des coups de couteau aux extrémités. Certains détenus ont perdu connaissance des suites des passages à tabac », détaillait l’ONG.

Citée dans le même rapport, l’épouse d’un béret rouge témoignait ainsi : « Mon mari a vraiment souffert. Il m’a dit qu’ils avaient forcé plusieurs [bérets rouges] à se déshabiller et ensuite, ils les avaient frappés dans les parties génitales […]. Lui et d’autres que j’ai vus avaient des brûlures de cigarettes sur les avant-bras […]. Il avait de profondes cicatrices aux poignets et aux chevilles à cause de la façon dont ils l’avaient attaché. »

Les prisonniers appelés un à un

« Certains étaient amochés », confirme aujourd’hui Diarra. Le 2 mai, quelques heures après avoir été transféré dans la grande cellule, il est à nouveau déplacé dans une autre pièce. Il retrouve les mêmes têtes. Certains ont peur pour leur vie. Ils ne savent pas quel sort leur sera réservé par les hommes de Sanogo. Soudain, alors que la nuit est tombée depuis longtemps, et que l’on dort dans la plupart des foyers maliens, un camion arrive.

Des hommes que Diarra n’avait jamais vu auparavant ouvrent la porte de leur cellule. L’un d’eux a une liste en main. « Quand leur nom était appelé, les prisonniers se levaient. Leurs mains étaient attachées dans le dos, puis ils sortaient en direction du camion », raconte le jeune homme de 28 ans.

Laissez-le lui, on est complet.

« Celui qui faisait l’appel était en civil, mais ses hommes l’appelaient « capitaine » », se souvient-il. Il ne le connaissait pas. Il dit ne toujours pas savoir de qui il s’agit. Tout ce que Diarra sait, c’est que cet inconnu lui a sauvé la vie. Après avoir été appelé, on lui a attaché les mains et on a commencé à le faire monter dans le camion, où il a eu le temps de voir que ceux qui l’avaient précédé avaient les yeux bandés. Puis il a entendu le « capitaine » dire : « Laissez-le lui, on est complet. »

Diarra était le dernier appelé. Le 21ème homme. Son « sauveur » le connaissait-il ? Avait-il un contentieux avec le lieutenant Aboubacar Kola Cissé, qui a, selon l’acte d’accusation, pris sa place, et dont les enquêteurs ont retrouvé la pièce d’identité dans le charnier ? Diarra n’a pas cherché plus d’explications. Il est en vie aujourd’hui, et rien d’autre ne compte.

Les autres bérets rouges jetés dans une fosse

On ne reverra plus jamais les 21 hommes qu’il aurait dû accompagner ce soir-là, et qu’il connaissait pour la plupart. Selon l’acte d’accusation, ils ont été amenés à quelques kilomètres de Kati, près du village de Diago.

On les a jetés dans une fosse fraîchement creusée, et on leur a tiré dessus, avant de recouvrir de terre leurs corps encore chauds. Leurs ossements n’ont été retrouvés qu’un an et demi plus tard, en décembre 2013.

Dans les mois qui ont suivi, Diarra a souvent pensé à eux, ignorant ce qu’ils étaient devenus. « On nous a dit qu’ils avaient été transférés dans une autre prison. Mais certains d’entre nous n’y croyaient pas ». Il est resté quelques jours encore dans cette même cellule de la prison de Kati, avec ses compagnons d’infortune. Infâme endroit, où l’on buvait son urine pour ne pas mourir de soif, dit-il.

Puis il a été envoyé dans une autre cellule, à l’école d’application, à Kati toujours, et finalement, au bout de quelques semaines, dans le camp 1 de la gendarmerie, à Bamako, où lui et d’autres bérets rouges sont restés près d’un an. Ce n’est que lorsqu’il a été libéré, en juin 2013, peu de temps avant la fin de la transition, qu’il a appris le sort réservé à ses frères d’armes.