Tunisie – Farah Hached : « Nous devons être à la hauteur des sacrifices de nos pères fondateurs »

Par Jeune Afrique

Farah Hached, juriste tunisienne et présidente fondatrice de l'association Labo' Démocratique. © Capture d'écran/TV5Monde/Youtube

64 ans après l’assassinat du syndicaliste tunisien Farhat Hached, sa petite fille, Farah, a fait de la quête de la vérité et de la justice son leitmotiv. Pour la mémoire de son aïeul, mais aussi pour préserver celle de la Tunisie. Interview.

Assassiné le 5 décembre 1952, Farhat Hached, fondateur de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) en 1946, fut un des leaders les plus populaires de la lutte pour l’indépendance de son pays. « Un homme né dans un petit village des îles Kerkennah, qui faisait 10 km par jour pour aller à l’école et qui à l’âge de 37 ans a fait un discours devant des milliers de syndicalistes américains à San Francisco pour les gagner à sa cause : l’indépendance de la Tunisie », raconte fièrement sa petite-fille.

Comme chaque année, l’État tunisien commémore le triste anniversaire de la mort d’un héros national, pour la mémoire duquel ses descendants se battent encore aujourd’hui. Farah Hached, juriste et présidente fondatrice de l’association Labo’ démocratique, milite, elle, pour l’accès aux archives de l’ancien régime et leur préservation, ainsi que pour le respect des libertés démocratiques et l’aboutissement de la justice transitionnelle.

Jeune Afrique : Quel impact a eu l’assassinat de Farhat Hached sur vous et sur votre parcours ?

Farah Hached : Un jour, lorsque j’étais enfant, on chantait l’hymne nationale avec mes cousins. Arrivés à « namoutou namoutou wa yahya alwatan » (« nous mourrons, nous mourrons, et vive la patrie »), ma grand-mère nous a dit « cela concerne votre grand-père. Il savait qu’il risquait de mourir et il a sacrifié sa vie pour la patrie, pour que les Tunisiens puissent vivre libres de toute domination coloniale ». Ceci m’a marqué profondément et s’est ancrée en moi l’idée que nous, les générations nées après l’Indépendance, devions être à la hauteur des sacrifices de nos pères fondateurs, emprisonnés ou morts pour la patrie. Ceci, et la quête acharnée de la vérité au sujet de cet assassinat menée par mon père depuis plus de 50 ans, ont certainement influencé ma personnalité, mon parcours, et motivé mes combats depuis la révolution tunisienne pour que la justice soit rendue concernant les exactions commises durant les régimes précédents. Et pour qu’une réforme du secteur de la sécurité ait lieu.

Et que représente Farhat Hached en Tunisie ?

Je crois qu’il a toujours symbolisé la figure du combattant de la liberté, intègre et sincère, avec un profond amour du peuple. Il est le père et le grand-père de tous les Tunisiens et reste une référence et un modèle. Je crois qu’il représente pour tous, qu’importe la classe sociale ou l’appartenance idéologique, un héros. À l’époque, son assassinat a accéléré le processus d’émancipation de la Tunisie. Farhat Hached lui-même a dit un jour : « Si nous voulons que la Tunisie soit indépendante, l’un de nous – Bourguiba, Ben Youssef ou moi – devra probablement être assassiné ». Le lendemain de son assassinat, de très larges manifestations ont eu lieu de Casablanca à Jakarta.

Si nous n’obtenons pas la vérité du vivant de mon père, je reprendrai sa quête jusqu’à ce qu’elle aboutisse

Cherchez-vous encore la vérité sur sa mort ? Des avancées depuis ?

Oui. Mon père continue ses recherches, il a eu accès à beaucoup d’archives. Je tiens par ailleurs à remercier le président Hollande d’avoir initié un processus d’ouverture des archives françaises, ainsi que le député Pouria Amirshahi et l’ambassadeur François Gouyette pour leur soutien. Cependant, je dois dire que nous n’avons toujours pas accès à toutes les archives, en particulier à celles du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE). Mon père a dit un jour à des responsables politiques français qu’il ne cessera jamais sa quête, qui sera poursuivie par ses enfants même après sa mort. Je confirme. Aujourd’hui, j’ai la quarantaine et je peux affirmer que si nous n’obtenons pas la vérité du vivant de mon père, je reprendrai sa quête jusqu’à ce qu’elle aboutisse et je transmettrai à mes enfants ce devoir de mémoire et de vérité.

En parlant d’exactions commises dans le pays, que pensez-vous des premières audiences publiques menées par l’IVD ?

Comme beaucoup de Tunisiens j’ai ressenti une grande émotion à écouter les témoignages des victimes. Je soutiens ce processus, qui est nécessaire pour la transformation de la Tunisie en un État de droit, où ne règne plus l’impunité. Au lendemain de l’Indépendance, le nouvel État indépendant avait lancé un processus similaire en récoltant les enregistrements des témoignages oraux des victimes du colonialisme. Ces bandes enregistrées existent encore dans les Archives nationales et il serait intéressant qu’elles soient traitées et publiées sur l’internet pour que tous les Tunisiens et le monde entier puissent y avoir accès.

Comment s’inscrit votre Labo’ démocratique dans cette quête de vérité et d’aboutissement du processus de justice transitionnelle en Tunisie ?

Le Labo’ Démocratique a travaillé d’abord sur la question des « archives de la dictature », et notamment les archives sécuritaires produites dans le cadre de la répression de l’opposition. Nous avons revendiqué un cadre juridique pour ces archives, avec un accès individuel de chacun à son dossier sous réserve de la préservation de la sécurité nationale et de la protection de la vie privée. Le Labo’ a également beaucoup contribué à la réflexion sur la réforme des secteurs de la sécurité et de la justice, cette réforme étant un pilier du processus de justice transitionnelle, condition sine qua non d’un État de droit et d’une véritable démocratie protégeant ses citoyens. Nous avons publié un livre en 3 tomes sur toutes ces questions, avec des recommandations précises et argumentées (Révolution tunisienne et défis sécuritaires). Nous menons aussi, à compter de décembre 2016, un nouveau projet en partenariat avec le PNUD : une sorte d’observatoire du processus de justice transitionnelle qui publiera un rapport trimestriel sur le sujet.

À l’approche du sixième anniversaire de la révolution, quel bilan tirez-vous de ces dernières années ?

Je suis traversée par des sentiments contradictoires. De la fierté et de l’optimisme d’abord, car je trouve que nous avons bâti énormément de choses pendant ces six dernières années (nouvelle Constitution, élections, alternance politique, mise en place de l’Instance vérité et dignité…). Surtout, la peur s’est envolée et la liberté d’expression est devenue un véritable acquis. Mais nous sommes toujours à la croisée des chemins et ce processus de transformation peut finalement être mis à mal si certaines réformes nécessaires ne sont pas adoptées au plus tôt, en matière notamment de services de sécurité, de justice, de lutte contre la corruption, et d’accès aux documents administratifs. Je pense aussi à la mise en place des instances constitutionnelles, qu’il faut doter des moyens nécessaires et ne pas faire d’elles des coquilles vides.

Et ma frustration  vient de là : l’impression qu’on ne prend pas assez la mesure du temps qui passe, et du ré-ancrage progressif de certains comportements et pratiques passés, qui deviendront un obstacle de taille à une véritable démocratie. Il est de l’intérêt de tous, citoyens et gouvernants actuels, que les prochaines forces politiques qui arriveront au pouvoir dans trois ans à peine – quelles qu’elles soient – trouvent des garde-fous empêchant l’instrumentalisation la police et obligeant la justice à respecter l’État de droit. Le volet économique et social est également extrêmement important. J’espère que la conférence sur l’investissement qui vient de prendre fin va créer plus de confiance, et que cette nouvelle dynamique bénéficiera à tous, surtout aux classes et aux régions les plus défavorisées.