RDC : le réveil de Kisangani, la belle endormie

Le nouveau centre de conférences. © Gwenn Dubourthoumieu pour J.A.

Un pouvoir central qui s'intéresse à son sort, des autorités provinciales qui lancent un programme de rénovation urbaine... À Kisangani, les choses bougent enfin.

Pour le visiteur qui s’y rend pour la première fois, Kisangani ressemble encore à un grand village. Lors de l’atterrissage à l’aéroport de Bangoka (qui n’a désormais d’international que le nom, puisque aucune liaison commerciale avec l’étranger n’est plus assurée), rien n’indique que l’on débarque dans l’une des plus grandes capitales provinciales de la RD Congo, une ville qui compte environ 1 million d’habitants.

À l’extérieur de l’aérogare, point de taxis… Comment rejoindre le centre-ville, situé à 17 km ? « Les passagers sont prévoyants. Ils préviennent la famille ou les amis pour que quelqu’un vienne les chercher en voiture », répond un agent de la Régie des voies aériennes (RVA). Lui, c’est sur sa moto qu’il fait régulièrement l’aller-retour pour venir percevoir le « go pass », la taxe imposée à tous les voyageurs dans les aéroports congolais (10 dollars, soit environ 8 euros, pour les vols intérieurs, 50 pour les vols internationaux). Bangoka n’y échappe pas. D’autant que la capitale provinciale a un besoin urgent de réhabiliter ses installations aéroportuaires et ses édifices publics, dont la plupart datent de l’époque coloniale.

Se débarrasser du statut de « ville martyre »

Sur fonds propres, les nouvelles autorités provinciales ont engagé un vaste programme de rénovation urbaine. Objectif : « Tenter de revêtir Kisangani de ses plus beaux atours », explique un conseiller de Jean Bamanisa, gouverneur de la Province-Orientale depuis le début de 2013. Kisangani n’a toujours pas pansé ses plaies depuis les derniers conflits armés, comme celui de la « guerre de six jours ». En juin 2000, des combats ont opposé, au coeur même de la ville, les armées régulières rwandaise et ougandaise, qui soutenaient deux factions rebelles congolaises rivales. Quatorze ans plus tard, les impacts des tirs d’armes lourdes et automatiques marquent encore les murs de certaines résidences de la Tshopo et du quartier Plateau-Boyoma, deux des secteurs les plus touchés par ces affrontements sans précédent.

Bien que l’agglomération ait été épargnée par les rébellions qui ont meurtri l’est du pays ces dix dernières années, la paix retrouvée n’a pas été suffisante pour relancer le développement économique et social. Mais désormais, Kisangani compte bien se débarrasser du statut de « ville martyre » qui lui colle à la peau.

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Un camouflet pour Joseph Kabila

De par sa position stratégique, Kisangani est un pôle économique majeur pour la RD Congo. La Province-Orientale est en effet frontalière de trois pays enclavés (Ouganda, Soudan du Sud et Centrafrique). Et, située à la confluence de la rivière Lualaba (qui prend le nom de Congo à partir de Kisangani, en se gonflant de la Tshopo et de la Lindi), la capitale provinciale est le port de départ et le terminus de la voie fluviale navigable entre l’est et l’ouest du pays, qui la relie à Kinshasa.

Pourtant, Kisangani stagne. À l’image de ce gigantesque immeuble inachevé qui s’élève au milieu d’un terrain vague, derrière le stade Lumumba, entre la commune populaire de la Tshopo et celle de Makiso, siège des institutions provinciales. C’est l’ébauche d’un nouvel hôtel pour le gouvernement provincial, projet pharaonique lancé par Médard Autsai, gouverneur de la province de février 2007 à mars 2012. Décrié pour sa mauvaise gouvernance, ce dernier a démissionné de son poste après s’être fait élire député national aux législatives de novembre 2011.

« Avec Autsai, la ville a perdu cinq ans ! déplore un député provincial. Alors qu’à Kinshasa, Lubumbashi, Matadi et même Goma les autorités s’évertuaient à remettre leurs collectivités sur le chemin de la reconstruction, lui n’a fait que privilégier ses intérêts personnels en s’achetant des maisons et en détournant les deniers publics au profit de sa formation politique, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie [PPRD]… »

Devant le ras-le-bol de la population, le PPRD a fini par lâcher son responsable provincial, lui demandant de se contenter de son siège de député national. Quelques mois plus tard, cela n’a d’ailleurs étonné personne de voir une assemblée provinciale pourtant dominée par les élus de la majorité élire un gouverneur se revendiquant indépendant, laissant sur le carreau Jean-Pierre Daruwezi, ancien numéro un de l’Agence nationale de renseignements (ANR), le candidat soutenu par le PPRD.

Un camouflet pour Joseph Kabila, qui fait dire à la plupart des observateurs que Kisangani, comme l’ensemble de la Province-Orientale, est en train d’échapper au pouvoir. Pourtant, le chef de l’État y a toujours été bien élu. Lors des élections présidentielles de 2006 et de 2011, les Boyomais (les habitants de Kisangani) ont voté massivement pour le candidat Kabila. Mais aujourd’hui, la population a de plus en plus l’impression que, une fois élu, le président l’oublie. Même Raymond Mokeni, le patron des patrons de la province, réputé très proche de Joseph Kabila, ne cache plus son exaspération. « Combien de fois le chef de l’État est-il revenu à Kisangani [depuis sa réélection, en 2011] ? » confie-t-il, visiblement agacé.

Déblocage d’un financement de Kinshasa

Quelque 1 200 km plus à l’ouest, Kinshasa semble avoir entendu le message. « Si nous restons invisibles sur le terrain, la sanction sera sévère dans les urnes lors des prochains scrutins », reconnaît un élu du PPRD. Avant d’accuser le nouveau gouverneur de faire ombrage au chef de l’État : « Il s’approprie toutes les actions du gouvernement central. » Ce que Jean Bamanisa dément, réaffirmant son « attachement à la vision de développement du pays imprimée par le président ». Pas suffisant pour rassurer ceux qui le soupçonnent de caresser des ambitions nationales et d’être « un opposant déguisé en membre de la majorité ».

En coulisses, cette dernière a lancé l’opération « changement de cap » : il faut désormais marquer clairement sa présence, montrer aux Boyomais qu’on agit pour le développement de la ville… Ainsi, fin octobre, Joseph Kabila est venu célébrer la réhabilitation du pont Tshopo-II, qui relie Kisangani à la partie nord de la Province-Orientale et, à l’ouest, à l’Équateur. Quelques jours plus tard, Justin Kalumba, le ministre des Transports et Voies de communication, venait poser la première pierre des travaux de modernisation de l’aéroport de Bangoka, en grande partie financés par la Banque africaine de développement (BAD).

Seulement voilà, de nombreux projets, moins prestigieux mais tout aussi urgents, pâtissent de cette stratégie de visibilité à tout prix. Comme nombre de tronçons de la voirie urbaine qui attendent le déblocage d’un financement de Kinshasa pour être asphaltés. « La réhabilitation de plusieurs artères principales de Kisangani relève du gouvernement central dans le cadre du contrat chinois, explique un responsable local de l’Office des routes. Depuis quelques mois, l’exécution de ce contrat semble être suspendue, donc les travaux aussi. » Résultat : quand il pleut, ces axes deviennent impraticables. Même les taxis-motos et les taxis-vélos toleka [« avançons », en lingala], qui assurent le transport urbain, préfèrent les éviter.

En attendant des jours meilleurs, les Boyomais tiennent bon. Chaque jour, sous le très chaud soleil tropical, le marché central se remplit, les écoles, l’université et les instituts supérieurs accueillent leurs élèves. Et le soir, lorsque le temps se rafraîchit, ils sont nombreux à se retrouver autour d’une Primus (la bière locale) sur les terrasses ou à se déhancher dans les night-clubs au rythme du ndombolo. D’autres écoutent les textes revendicatifs d’Alesh. Dans son tout nouveau titre, le jeune rappeur boyomais chante Lumumba, le héros national, qui avait fait de Kisangani son fief et le berceau du patriotisme congolais.